Ainsi dit, ainsi fait: il s'abîma dans ses études, je montai dans mon
navire.
Quinze ans se passèrent; le peuple, dégoûté d'intrigues, avait
renversé son idole. J'avais porté le poids d'un interrègne, j'avais
contribué à remettre la France debout, et la France sous le nom de
République; la République s'était hâtée d'être ingrate; elle avait
remis l'épée à un soldat. J'étais revenu, soulagé et non surpris, me
reposer quelques jours du fardeau d'une année et réparer mes forces
dans ma solitude; j'allai voir mon voisin, le solitaire d'Audour.
--Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.
--Rien de nouveau, lui criai-je en descendant de mon cheval; de
quelque nom qu'on l'appelle, monarchie ou république, le peuple est
toujours peuple, c'est-à-dire ignorant et mobile. À peine règne-t-il
qu'il est déjà las de son règne; il n'aura pas de repos qu'il n'ait
créé un nouveau règne.
L'opposition libérale a déjà démasqué le bonapartisme, cette
superstition du sabre. Je vois poindre une dynastie populaire
retrempée depuis trente ans dans les légendes de la guerre. Un
Bonaparte, nommé président de la République, couve un empereur.
Espérons qu'il aura plus de génie civil que son oncle n'avait eu de
génie militaire. S'il en est ainsi, ce sera une halte dans les
vicissitudes de l'Europe; je vais voyager de nouveau en Orient. La
République fait peur d'elle-même à la France; la _Montagne_ s'amuse à
jouer à la _Terreur_, la _Terreur_ est une machine usée qui irrite
tout le monde et qui n'intimide personne. Une république qui joue à la
peur entre un peuple effrayé et un chef ambitieux a bientôt perdu la
liberté. Détournons les yeux, nous n'avons pas pu leur inspirer la
prudence.
Laissons aller le monde à son courant de hasard! Adieu, nous nous
reverrons dans deux ans. Et je partis.