LXIV.

Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, alors que

les siècles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides,

le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.

Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes:

elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou

sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chênes de la

forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes;

d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et

gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme

dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejetées.

Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles

étendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire

travaillé d'hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos

ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté,

empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux: de

loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se

briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'oeil ne peut s'en

arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint

avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou

qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime

effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est

la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 203 / 256 题