Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, alors que
les siècles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides,
le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.
Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes:
elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou
sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chênes de la
forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes;
d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et
gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme
dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejetées.
Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles
étendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire
travaillé d'hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos
ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté,
empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux: de
loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se
briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'oeil ne peut s'en
arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint
avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou
qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime
effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est
la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!