Renonce, comme je l'ai fait moi-même, à tous les rôles actifs de
l'existence! Décourage-toi d'espérer en vain de voir le beau sur la
terre ailleurs que dans tes rêves! il n'y est pas; le vulgaire
triomphe, et triomphe toujours de l'idéal: l'idéal est divin!
Tu n'aurais qu'à heurter tes pieds une seconde fois contre les pierres
de notre route! Des illusions détruites, des efforts trompés, des
enthousiasmes éteints faute d'aliments assez purs pour allumer dans
les âmes une jeunesse perdue, des envies ignobles te suivant à la
trace trop droite et trop haute de tes pensées! Des invectives, des
huées, des éclats de rire, te montrant au doigt sur le chemin de ton
supplice, te reprochant de vivre trop longtemps pour la paix des
méchants que ton oeil importune! Des dettes glorieuses qui
t'empêcheront de dormir, quand tu achèterais à tout prix une heure
fébrile de repos sur la couche qu'on te ravira demain! Les débris du
toit paternel de Saint-Lupicin vendus à l'encan, que tu n'oseras plus
regarder inaperçu que de loin, pendant que la fumée de l'étranger, se
levant au souffle d'hiver, te rappellera ce cher foyer où ta jeune
mère réchauffait dans ses mains tes mains d'enfant glacées par la
neige! Une tombe, on ne sait sur quel chemin du monde, loin de la
tombe de ton père! Enfin la lassitude de tes bonnes pensées finissant
par atteindre jour à jour, par atrophier ton coeur, et par t'assimiler
ce mot de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom! Je me repens d'avoir trop
aimé ma patrie!_