XVIII.

Quand on chemine à pied de Mâcon à Saint-Claude, on trouve d'abord la

Bresse, bocagère et plane comme la grasse Attique, ruisselante

d'huile, entre le Pyrée et Athènes.

L'olivier de la Bresse, c'est le pâle saule qui ne verse que l'ombre

légère aux vaches blanches des prairies, et qui, tondu tous les trois

ans par la serpette de l'émondeur, penche son tronc chauve sur les

mares ou sur les étangs.

On croit lire une églogue de Virgile: «_O utinam!_ et plût aux Dieux

que je n'eusse été qu'un pauvre émondeur de saules sur les rives du

lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie!»

À l'extrémité de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre

tout à coup, au lieu de l'eau stagnante et fiévreuse des prairies de

la Dombe, une rivière bleue comme le firmament de la Suisse

italienne, joueuse comme des enfants sur des cailloux, écumante comme

l'eau de savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante

comme une volée de tourterelles bleues et blanches abattues sur un

champ de lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'écume çà et là sur

son cours comme ces oiseaux éparpillant leurs plumes en se peignant du

bec sur les touffes du lin; on s'arrête tout étonné sur la grève des

cailloux arrondis par le roulis éternel de cette rivière de montagne,

débouchant, tout étonnée elle-même, dans la plaine. On demande son nom

au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de

pêche à un tronc de saule pour verser son filet frétillant de truites

sur le sable.--C'est la rivière d'Ain, vous dit-il avec un air de

fierté locale, la rivière qui descend de Saint-Claude et qui donne son

nom à toutes ces plaines.

Si, comme moi, vous avez chevauché dans les déserts et dans les

vallées des deux Arabies, vous reconnaîtrez tout de suite que les

hommes descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de

Scythie en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comté et en Bresse ont

passé par là, ont colonisé ses contrées et ont imposé au plus beau

fleuve du pays ce nom arabe et générique d'_Ain_ (l'eau par

excellence) dont en perdant l'accent _Aïn_, nos pères, moins

euphoniques que les Arabes, ont fait _Ain_, nom rendu guttural et

trivial comme le balbutiement à bouche ouverte d'un enfant hébété.

C'est le progrès selon la doctrine des _progressistes indéfinis_, ces

adorateurs obstinés du temps qui les dément dans les langues comme

dans les choses; ces adorateurs du présent qui les dévore eux-mêmes et

qui anéantit tout autant de choses humaines qu'il en crée.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 108 / 256 题