V.

Je suis sûr que vous avez rencontré souvent, soit à Paris sur vos

boulevards ou dans vos théâtres, soit parmi la foule dans vos

expositions de tableaux et de sculptures, soit en Italie aux pieds du

Colisée ou de Saint-Pierre de Rome, soit à Londres dans les salles du

musée Britannique, soit en Grèce sur les marches du temple de Thésée,

ou sur les sentiers pierreux de l'Acropole, un jeune homme dont vous

n'avez jamais su le nom, mais dont la physionomie, semblable à une

pensée ambulante, vous a frappé à votre insu d'une sorte d'empreinte

indélébile, et vous le reconnaîtriez entre mille si vous veniez à le

rencontrer une seconde fois.

Quoique encore dans l'âge où rien ne décline dans l'homme, sa tête

intelligente a déjà perdu quelques-uns de ces fins cheveux blonds qui,

comme des feuilles inutiles, se dispersent avant l'été pour mieux

laisser mûrir dans le front découvert ce fruit précoce, la pensée,

dans les hommes qui le portent.

Ce front est plane et limpide comme le marbre qu'il aime tant à

décrire; l'harmonie de ses facultés n'y souffre ni plis, ni creux, ni

saillies, signes de prédominance ou de vide dans les dispositions de

l'intelligence. Son oeil bleu, très-doux, mais très-éclairé

d'arrière-lueurs, regarde timidement la foule et hardiment le ciel;

ses joues sont fraîches, de la fraîcheur du lait des montagnes où il

est né et où il habite; le frisson des Alpes court sur sa peau et la

rend tour à tour, au souffle de l'inspiration, pâle ou vermeille. Sa

bouche, habituellement fermée, retient des foules d'idées sur ses

lèvres; sa démarche est tantôt précipitée comme une ardeur qui se

hâte, tantôt hésitante et saccadée comme un homme qui hésite entre

plusieurs sentiers. Son costume est négligé, mais gracieux de coupe;

on voit qu'il a le sentiment du beau dans la draperie du buste, que

peu lui importe l'étoffe, mais que le pli a de l'art involontaire dans

sa tenue.

Personne ne l'arrête pour lui tendre une main banale dans la foule, il

parle à peu de passants; mais quand il en rencontre par hasard un

qu'il goûte ou qu'il aime, il revient sur ses pas, et il l'accompagne

en sens contraire de sa route, comme quelqu'un à qui il est égal

d'aller ici, ou là, et de perdre des pas ou du temps, pourvu qu'il ne

perde rien de son coeur, de son esprit et de son goût pour ceux qui

lui plaisent.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 95 / 256 题