V.

«Ainsi mourut en scène devant le peuple cet homme pour qui l'échafaud

était encore un théâtre, et qui avait voulu mourir applaudi à la fin

du drame tragique de sa vie, comme il l'avait été au commencement et

au milieu. Il ne lui manqua rien d'un grand homme, excepté la vertu.

Il en eut la nature, le génie, l'extérieur, la destinée, la mort; il

n'en eut pas la conscience. Il joua le grand homme, il ne le fut pas.

Il n'y a pas de grandeur dans un rôle; il n'y a de grandeur que dans

la foi. Danton eut le sentiment, souvent la passion de la liberté, il

n'en eut pas la foi, car il ne professait intérieurement d'autre culte

que celui de la renommée.

«La Révolution était un instinct chez lui, non une religion. Il la

servit comme le vent sert la tempête, en soulevant l'écume et en

jouant avec les flots. Il ne comprit d'elle que son mouvement, non sa

direction. Il en eut l'ivresse plus que l'amour. Il représente les

masses et non les supériorités de l'époque. Il montra en lui

l'agitation, la force, la férocité, la générosité tour à tour de ces

masses. Homme de tempérament plus que de pensée, élément plus

qu'intelligence, il fut homme d'État, cependant, plus qu'aucun de ceux

qui essayèrent de manier les choses et les hommes dans ce temps

d'utopies; plus que Mirabeau lui-même, si l'on entend par homme d'État

un homme qui comprend le mécanisme du gouvernement. Indépendamment de

son idéal, il avait l'instinct politique. Il avait puisé dans

Machiavel ces maximes qui enseignent tout ce qu'on peut faire

supporter de pouvoir ou de tyrannie aux États. Il connaissait les

faiblesses et les vices des peuples, il ne connaissait pas leurs

vertus. Il ne soupçonnait pas ce qui fait la sainteté des

gouvernements; car il ne voyait pas Dieu dans les hommes, mais le

hasard. C'était un de ces admirateurs de la _fortune antique_, qui

n'adoraient en elle que la divinité du succès. Il sentait sa valeur

comme homme d'État avec d'autant plus de complaisance que la

démocratie était plus au-dessous de lui. Il s'admirait comme un géant

au milieu de ces nains du peuple. Il étalait sa supériorité comme un

parvenu du génie. Il s'étonnait de lui-même. Il écrasait les autres.

Il se proclamait la seule tête de la république. Après avoir caressé

la popularité, il la bravait comme une bête féroce qu'il défiait de le

dévorer. Il avait le vice audacieux comme le front. Il avait poussé le

défi politique jusqu'au crime aux journées de septembre. Il avait

défié le remords; mais il avait été vaincu. Il en était obsédé. Ce

sang le suivait à la trace. Une secrète horreur se mêlait à

l'admiration qu'il inspirait. Il ressentait lui-même cette horreur, et

il aurait voulu se séparer de son passé. Nature inculte, il avait eu

des accès d'humanité comme il en avait eu de fureur. Il avait les

vices bas, mais les passions généreuses; en un mot, il avait un coeur.

Ce coeur, vers la fin, revenait au bien par la sensibilité, par la

pitié et par l'amour. Il méritait à la fois d'être maudit et d'être

plaint. C'était le colosse de la Révolution, la tête d'or, la poitrine

de chair, le torse d'airain, les pieds de boue. Lui abattu, la cime de

la Convention parut moins haute. Il en était le nuage, l'éclair et la

foudre. En le perdant la Montagne perdait son sommet.»

Ôtez de là la conception des journées de septembre qui appartient au

hasard ou à la commune, vous aurez le vrai Danton, un Mirabeau du

peuple!

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 69 / 256 题