«Ainsi mourut en scène devant le peuple cet homme pour qui l'échafaud
était encore un théâtre, et qui avait voulu mourir applaudi à la fin
du drame tragique de sa vie, comme il l'avait été au commencement et
au milieu. Il ne lui manqua rien d'un grand homme, excepté la vertu.
Il en eut la nature, le génie, l'extérieur, la destinée, la mort; il
n'en eut pas la conscience. Il joua le grand homme, il ne le fut pas.
Il n'y a pas de grandeur dans un rôle; il n'y a de grandeur que dans
la foi. Danton eut le sentiment, souvent la passion de la liberté, il
n'en eut pas la foi, car il ne professait intérieurement d'autre culte
que celui de la renommée.
«La Révolution était un instinct chez lui, non une religion. Il la
servit comme le vent sert la tempête, en soulevant l'écume et en
jouant avec les flots. Il ne comprit d'elle que son mouvement, non sa
direction. Il en eut l'ivresse plus que l'amour. Il représente les
masses et non les supériorités de l'époque. Il montra en lui
l'agitation, la force, la férocité, la générosité tour à tour de ces
masses. Homme de tempérament plus que de pensée, élément plus
qu'intelligence, il fut homme d'État, cependant, plus qu'aucun de ceux
qui essayèrent de manier les choses et les hommes dans ce temps
d'utopies; plus que Mirabeau lui-même, si l'on entend par homme d'État
un homme qui comprend le mécanisme du gouvernement. Indépendamment de
son idéal, il avait l'instinct politique. Il avait puisé dans
Machiavel ces maximes qui enseignent tout ce qu'on peut faire
supporter de pouvoir ou de tyrannie aux États. Il connaissait les
faiblesses et les vices des peuples, il ne connaissait pas leurs
vertus. Il ne soupçonnait pas ce qui fait la sainteté des
gouvernements; car il ne voyait pas Dieu dans les hommes, mais le
hasard. C'était un de ces admirateurs de la _fortune antique_, qui
n'adoraient en elle que la divinité du succès. Il sentait sa valeur
comme homme d'État avec d'autant plus de complaisance que la
démocratie était plus au-dessous de lui. Il s'admirait comme un géant
au milieu de ces nains du peuple. Il étalait sa supériorité comme un
parvenu du génie. Il s'étonnait de lui-même. Il écrasait les autres.
Il se proclamait la seule tête de la république. Après avoir caressé
la popularité, il la bravait comme une bête féroce qu'il défiait de le
dévorer. Il avait le vice audacieux comme le front. Il avait poussé le
défi politique jusqu'au crime aux journées de septembre. Il avait
défié le remords; mais il avait été vaincu. Il en était obsédé. Ce
sang le suivait à la trace. Une secrète horreur se mêlait à
l'admiration qu'il inspirait. Il ressentait lui-même cette horreur, et
il aurait voulu se séparer de son passé. Nature inculte, il avait eu
des accès d'humanité comme il en avait eu de fureur. Il avait les
vices bas, mais les passions généreuses; en un mot, il avait un coeur.
Ce coeur, vers la fin, revenait au bien par la sensibilité, par la
pitié et par l'amour. Il méritait à la fois d'être maudit et d'être
plaint. C'était le colosse de la Révolution, la tête d'or, la poitrine
de chair, le torse d'airain, les pieds de boue. Lui abattu, la cime de
la Convention parut moins haute. Il en était le nuage, l'éclair et la
foudre. En le perdant la Montagne perdait son sommet.»
Ôtez de là la conception des journées de septembre qui appartient au
hasard ou à la commune, vous aurez le vrai Danton, un Mirabeau du
peuple!