Ma chère cousine,
Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes
couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du
Louvre, à Paris.
Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan
Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des
grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler
de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus
grand secret.
Étaient présents: Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé
à présider les assemblées générales de l’Europe; Sa Majesté la reine
Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a
peur ou besoin de nous; Sa Majesté l’empereur de Russie; Sa Majesté
l’empereur d’Autriche; Son Altesse royale le prince régent de
Prusse; Sa Majesté le roi de Sardaigne; Sa Majesté le roi de Naples;
Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes; Sa
Majesté le sultan Abdul-Medjid.
Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les
renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont
été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui
préparait les verres d’eau sucrée.
Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole
d’un ton ferme et doux. Il déclara: «que l’état de ses finances ne
lui permettait plus de payer l’armée; que ses soldats, n’ayant ni
pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre
les ennemis du dedans et du dehors; que les Grecs, qui sont en grand
nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces,
se révoltaient de tous côtés; que la plupart des races conquises par
Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se
gouverner elles-mêmes; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine,
il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et
du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement
les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie;
qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de
reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence,
le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de
millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer
dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et
autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse,
laissant le reste à la disposition de l’Europe.»
Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors
de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. «Mes
chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au
fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain
qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire
du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains
se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois
millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par
contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations
étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses
propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang
qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est
pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité
de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions
d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à
Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus
la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque,
plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous
nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un
peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps
en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la
modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond
du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant
l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous
lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du
coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses
fonctions naturelles. Ainsi soit-il!»
L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de
renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche
s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son
âge. «J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte
aussi la succession du sultan!» Il vit que l’empereur Napoléon III
souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu:
«Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du
tout; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus
imposer mes volontés par la force.»
--_My dear child_, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre,
souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple
ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous
attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises
avec les Français et les Italiens; c’était un acte de bonne politique.
A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs
de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni
un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra
ni mon budget ni ma neutralité... Croyez-moi, _my dear child_, ne
cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la
maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand
et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de
vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions
territoriales. Que fait Lamartine? Il met ses terres en adjudication
pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous
profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez
prochainement à Clichy: la _Revue des Deux Mondes_ l’a prouvé dans son
numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces
de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos
États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la
Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie
d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques
jolis millions d’argent blanc: vous les emploierez, si vous êtes sage,
à l’amélioration du petit domaine qui vous restera.»
Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la
diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère
qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le
Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux
provinces allaient se trouver sans maître.
--Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des
Français: c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les
nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées
pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des
gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple
français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie,
et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe
sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute
l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés
proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs
magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.
--En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du
sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier
les sujets de notre frère circoncis! mais tout le monde conviendra
qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un
travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon...
Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat
assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à
dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de
Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on
s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que
tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à
reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le
Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient
créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses
intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir
les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase
et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie
était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant
bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus
réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa
Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité
l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver
que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour
l’Europe; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était
la conquête de l’Orient barbare; qu’il ouvrait à nos idées et à nos
produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le
maréchal des logis de la civilisation.
Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette
éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc
à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que
son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre
industrie; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient
jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais
parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les
canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès... ce qui
parut incontestable.
Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes
que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une
portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de
l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter
le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement
de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté,
car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver
un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle
ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de
Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon:
trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de
Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée.
De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait
prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles
étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il
n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe,
alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays,
devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. «Les
Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés
que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de
royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui
aura sa capitale à Constantinople; placez-y un empereur choisi par la
nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne,
et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un
seul homme dans la voie du progrès.»
Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur
était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin,
s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la
cause d’un peuple.
--Sincère? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement.
Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante
ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur
l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs
allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens
de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière
infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord
cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que
la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage! Que
la Pologne renaisse de ses cendres! qu’elle soit grande! qu’elle soit
forte! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer
Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous
craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un
rempart de Slaves!...
Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les
mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir
renaître le grand peuple polonais.
Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec
une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché
de Posen?
On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire.
--En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un
singulier enchaînement! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent,
il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes; parce que
les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne;
et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande
sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces
du royaume! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux
prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin.
Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince
de Prusse:
--A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir
aucune compensation! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du
moins, tolérées: témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres
événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la
justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui
gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces
à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien
de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant
moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du
grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour
le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais
la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir
en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude
d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et
même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites
monarchies. Consultez les peuples: ils seront trop heureux de se
fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais
généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée,
annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde
s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse.
C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de
l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas.
--Est-il possible? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront
les souverains dépossédés?
--Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène;
mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est
accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut
pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière
de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde
croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais
quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé
la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes
ont crié au brigandage ou au despotisme; mais le gosier se fatigue à la
longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment
sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule
sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture.
Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même
philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les
titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages.
--Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction
gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe
de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même:
donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement
lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation: ils ne sont que
sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du
Nord! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je
remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes!
L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que
le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne
ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à
l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive
gauche du Rhin.
L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui
faire. «Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin
pour frontière; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France,
telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour
n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si
j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se
trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La
Belgique se croirait menacée...»
--Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait
le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique? Les Belges sont des
Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un
parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont
unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par
exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert.
--Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire
tranquille; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus
pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en
Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à
la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque
grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive
de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du
Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle
allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint
d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on
ne m’y prendrait plus.
Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça; mais l’empereur
des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la
Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer
malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La
fermeté de son attitude les contint.
La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On
assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera
publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon.
On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir
même par les trains express; les autres dînèrent aux Tuileries.
L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la
soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire;
qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment
heureux des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur
des bases solides.
Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance,
l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles: «Messieurs,
l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose
de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de
la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires
du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau
développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec
l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre
attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée
de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse,
cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être
surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser
gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse
également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des
affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État
soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront
prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je
dois vous dire que ni la Constitution ni moi n’avons jamais voulu que
les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de
Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français.»
Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros
événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit
très-judicieusement:
Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie.