Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la
sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut.
Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le
petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il
ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution.
Gottlieb est plutôt riche que pauvre; il fait un peu de bien dans
le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur
d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris
sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son
caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de
Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe
de ses visites; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient
aussi pour le faire nommer au conseil municipal.
Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si
véritablement il voulait être élu.
«Oui! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère.--Vous
le serez, monsieur Gottlieb!»
Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb.
Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de
Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le
tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer.
Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine
dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune
pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de
boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en
deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde.
Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean
Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité
qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean
Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission
et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette
particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est
un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne
ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards.
Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb,
s’introduise par force au sein du conseil municipal: il y prendra
d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et
sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de
savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures; il
exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels
de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à
la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc!
«Allons! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il
faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel!»
Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la
dépendance absolue d’un maire: le secrétaire de la mairie, les
expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de
police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les
gardes champêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point
je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre
dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire.--Vive
monsieur le maire!» répondit la foule des subordonnés.
Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de
sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit
chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les
noms de ceux qui lui faisaient visite; on le suivit lui-même dans
ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les
machinations de l’ennemi.
Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans
qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de
l’hôpital; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins
qui portaient le nom de Gottlieb. «Ah! scélérat, lui disent les
agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille!» On le traîna
par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de
Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de
Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et
il y demeura cinq jours, pour le bon exemple.
Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques
fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour
Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire
conçue en ces termes:
«Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie; donc, il est
l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai
forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec
les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère!»
Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère
de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous
ce qui arriva? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances
à l’employé récalcitrant! La ville entière en eut connaissance, car
M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama
lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était
un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec
l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III.
Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une
imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à
confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami
Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec
la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius,
y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la
péroraison, en signe d’assentiment.
Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences
de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle
allait voter pour M. Gottlieb; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y
connaissait rien.
Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les
gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins
de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de
plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour
cette fois, faute de police et de gendarmerie.
Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la
main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient
scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût
question de Gottlieb: ils donnaient en échange un beau bulletin
imprimé, le bulletin de M. le maire.
M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde
vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle!) il
distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes
furent assez hardis pour affronter sa colère.
Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg.
Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique,
s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième
était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres
diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et
leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire; puis il les
conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant;
puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience.
Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux
de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre
écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom
de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait
l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il
pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.
«Hé! monsieur! criait-il, vous venez d’omettre mon nom!
--Silence! répondait le maire d’une voix tonnante.
--Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre
salarié ne l’a pas lu!
--Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.
--Je proteste!
--Vous en avez le droit.»
A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs
additions. Jean Sauerkraut se leva dans sa gloire et dans sa majorité
pour annoncer à la ville et à l’univers, _urbi et orbi_, que _sa_ liste
avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans
_son_ conseil.
--Je proteste! murmura Gottlieb.
Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de
la mairie hurlaient unanimement: «Vive le maire! vive la bière!
vive monsieur le maire! vive madame la bière! vive la bière de
Schlaffenbourg! vive notre bon maire de mars!»
L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut
lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule
environnante: «Oui, mes amis, vive votre excellent maire!»
Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil
levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans
les avoines et grognait d’une voix chevrotante: «Notre maire est
triomphant!»
Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions
de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en
torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour
réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier
occupant; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques de sa
maison peuvent le voler tout à leur aise: l’indulgence de la police
leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les
crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de
pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui
ont sauté à la gorge. Délit de chasse; procès-verbal. Le tribunal a
condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme,
c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre? On
parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le
farouche Gottlieb.