Ma chère cousine,
Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine
qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale.
La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède
à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires
importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation
et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît; il dispose de l’armée et
la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre,
signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la
délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui
rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la
nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu.
Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne
saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité.
Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne
sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets,
à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes
champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement
le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire
incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des
citoyens.
Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau
d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré
comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur,
puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte
d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans
les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le
garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la
barbe: «Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort!»
Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les
monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont
réprimés; ils ne le sont pas tous; car il y a une certaine solidarité
entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme
un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez,
par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous
irez signaler au maire la conduite de son agent; mais il faudra que
vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à
trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous
faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet; mais il
est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple
citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même.
Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes
raisons pour vous refuser la tête de son préfet.
Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés
à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les
abus sont assez rares, je le veux bien; il s’en commettait cent mille
fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en
ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie.
D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant
pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et
à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième
partie d’un souverain.
Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis
par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine
et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait,
dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères
et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer
au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents
subalternes; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il
rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal.
Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes
rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles,
le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois
autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le
gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste
et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait
miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent
glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène
rongée par les tarets.
On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas
péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est
encore loin que nous pouvons le prévenir.
D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la
Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi
le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune
trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer
l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe
non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que
le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal
soient composés de citoyens éclairés et indépendants; car, le jour où
ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par
avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le
département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à
l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.
Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir
de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par
leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans
les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des
autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans
être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et
au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne
s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à
usurper les prérogatives impériales.
Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance
impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un
des prétendants qui nous entourent; s’ils avaient la tentation d’entrer
dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France,
ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait,
à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire,
un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne
des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable
saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les
jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du
gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines
seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des
surveillants à ses administrateurs.
Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur
surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres
symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre
public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits,
de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration
et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même! Au plus
léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et
s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un
préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs
amis du gouvernement qui s’est trompé.
Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le
préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable
et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui
l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu
avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par
les mouches. «Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me
dit-il (j’écrivais alors au _Moniteur_), demandez hardiment qu’on
me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission
municipale.» Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne;
mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences
de l’honorable préfet.
Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des
commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les
consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires,
tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et
remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel
que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le
gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses
agents.
L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos
administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils
électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement
ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister,
mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs.
La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel;
on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur
électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On
se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on
apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la
France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie
universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort
parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.
Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois
du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien
connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois
de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de
Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et
compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus
facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin
aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans
le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle
des fonctionnaires; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité.
Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau
de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et
courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain.
Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je
crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque
l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens
que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les
conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils
d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par
les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans
débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris,
non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans
contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le
ressort de la vie politique s’est brisé.
M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui
a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il
a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera
comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie
autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous
les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires
à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus
indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans
entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est
plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore
très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb
un faux pas assez ridicule.
Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit;
mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de
la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse
corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente
chez les plus petits fonctionnaires.
Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera
pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec
eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne
valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi.
Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela
qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on
appelle Schlaffenbourg; citoyen notable et bien noté, et dans les
meilleurs termes avec toute la population.
Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France; le
paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra; la population douce,
tranquille, honnête, hospitalière, intelligente: on n’en peut dire
que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière;
encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne
changerait pas d’état pour mille écus de rente.
Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et
pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur
en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture,
propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il
cultive passionnément les lettres et les légumes: la chronique de
Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices.
Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner
dans une mêlée électorale? Ceci demande deux mots d’explication. Le
jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf
cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas
été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture,
versait au moins quatre ou cinq fois par semaine; exercice violent qui
finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant
Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières
et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les
prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien
des chemins vicinaux. «Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on
emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le
chemin qui conduit à ma maison.» Plus d’une fois il avait soumis cette
question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le
maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour
mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en
allait boire un verre de bière à la brasserie de l’_Esturgeon_.
Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir
à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que
c’était un grand mystère; que M. le maire était un homme violent; qu’il
réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever
sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis; que, d’ailleurs, la
comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire
n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne.
Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent
à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit
que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des
candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme
sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina
innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit
donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars
et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et
s’écria, en cassant une cruche et deux verres: «Je ne veux pas d’un
savant dans mon conseil municipal!»
M. Jean Sauerkraut dit _mon_ conseil, comme on dit _mon_ chapeau, _mon_
chien, _ma_ pipe. C’est le pronom possessif.
Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste
et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point
cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur
son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M.
le maire! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions
quand on les pousse à la dernière extrémité.
Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet,
M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises
parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un
ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois
candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre
aubergistes.
«C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la
circulaire de M. Billault? Il conseille à tous les maires de porter
les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les
candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance!» Il
retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le
sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres.
Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur
deux ou trois mille bulletins: