LA QUESTION DES FIACRES

Promenade des dimanches.--Pas d’omnibus.--Attitude des cochers

de fiacre.--Paris est pavé de piétons qui attendent une

voiture.--Soirée au Gymnase.--Les artistes.--Un maraudeur.--Réflexions

mélancoliques.--Mes plaisirs et mes peines.--M. Haussmann

et mademoiselle Cellier.--Plaintes d’un cocher de la

Compagnie.--Doléances d’un cheval.--La Compagnie en bonne voie.--M.

Ducoux.--Obstacles.--Fusion des voitures de place et des voitures de

remise.--Exigences de la ville de Paris.--1,500,000 francs d’impôt

municipal sur les petites voitures.--Budget de 102 millions.--Son

emploi.--Rage de construction et de démolition.--Le bon berger.

Ma chère cousine,

Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter d’une occasion si

rare à Paris, et pousser une reconnaissance dans la direction du bois

de Boulogne.

Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le même

raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on se marchait sur les

pieds comme dans un bal du grand monde.

Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai si MM. les

chevaux de la Compagnie me feraient l’honneur de me conduire au bout

des Champs-Élysées pour mon argent. Un homme très-affairé me donna pour

toute réponse un petit carton fort sale, où je lus sous la crasse le

numéro 279. Je m’informai auprès de mes voisins. On m’expliqua que deux

cent soixante-dix-huit personnes auraient le droit de monter en voiture

avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas complètes. Le calcul

des probabilités me permettait d’espérer une place d’impériale pour

mardi matin au plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi

ma promenade du dimanche.

Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, quoique les

fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis donc la rue de Rivoli,

appelant de la main et hélant de la voix tous les fiacres qui

passaient. Les cochers haussaient les épaules d’un air dédaigneux: ils

étaient chargés jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher.

Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas loin. Elle sert de

station à quelques centaines de fiacres, et, là, je ne pouvais avoir

d’autre embarras que celui du choix.

Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures: place nette!

Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour

se le disputer à coups de poing.

Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le

chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis

que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs

immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent.

La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même

spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la

fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. «Allons!

disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre

lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour

visiter le bois de Boulogne!» Lundi, il pleuvait à torrents: Dieu, qui

protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que

les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne; mais, en

revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon

Paris. Je me mis en quête d’une voiture.

J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus,

sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin,

la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le

recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient

sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir.

Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie

et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les

voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante!

Heureux entrepreneurs! heureux cochers! heureux chevaux! Que d’argent

et que d’avoine! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi.

A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand,

le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes

plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures,

et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son

argent.

Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase.

Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique

enrhumé. Lafontaine me ravit; il est rentré dans son élément et il y

fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre

de M. Labiche: _les Deux Timides_. Je ris aux larmes. Une jeune et

jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle

Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans _Je dîne chez

ma mère_. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent

au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres

étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de

maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors,

repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le

cocher avait l’air d’un malfaiteur; la voiture avait servi à commettre

trois ou quatre espèces de crimes.

J’en échappai sain et sauf; mais le cocher se fit payer sa course

beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me

paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme:

--De quoi! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un

fiacre? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un

numéro; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien

de son macadam; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris; mon vin

et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi; mon loyer ne coûte rien,

puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre; j’ai acheté ma

voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir; c’est pourquoi ma

course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante!...

Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des

voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la

merveilleuse célérité des _cabs_ de Londres. Ils coûtent un peu cher,

je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le

_droschki_ de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les

carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré.

Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec

la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les

voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de

l’Europe?

Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout

d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain

point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans

limites, on le rend responsable de tout.

Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration

de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine

de négliger la question des voitures pour celle des expropriations.

En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir

de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais

M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la

jeune artiste avait joué son rôle; je regrettais que le préfet ne

s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître

dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt

l’un et l’autre à la fois.

Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui

m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener

à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides: on en trouve tant

qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas.

Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui

mettaient leurs loisirs à profit: ils se battaient ensemble. Je

m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux; je le

rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu

de morale.

--Parbleu! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise! J’ai été

un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux

chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous.

Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça...

Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui

vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir

la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre

état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris

du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est

mangé depuis longtemps; je vis au jour le jour d’un maigre salaire,

sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent

comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les

fois que l’occasion s’en présente; et je serais bien bête de faire

autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une

bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères.

Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais

un avenir; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième,

et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé

aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins

qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les

employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus

que l’hôpital.

Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me

rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La

pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques

coups de pied tout frais, semblait dire en son patois:

--Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi

avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des

travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des

cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils

prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et

les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je

suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs

abrégera ma vie de deux ou trois ans.

Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette

Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter

également le public, les cochers et les chevaux.

Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains

de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires.

Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut

racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la

centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices.

La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit

parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait

toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter

ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la

Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent

pas expropriés pour cause d’utilité publique; mais la peur d’une

concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les

décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ

quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise,

constituant à son profit une sorte de monopole.

Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris,

et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la

nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150

et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais

que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me

demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour

contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que

tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les

actionnaires?

Pauvres actionnaires! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie

impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier

seulement qu’il m’a conté ses peines:

--Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu

mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec

profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement:

j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le

moins un intérêt de 5 pour cent: on ne m’a rien donné. A la fin, le

découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce;

60 francs pour les deux! C’est 240 francs perdus, sans compter les

intérêts!

--Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici? Tout le monde se

plaint: voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand;

d’où vient-il? quel remède y pourrait-on apporter?

La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les

administrateurs qui empochaient les bénéfices.

Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un

des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848,

M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la

tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et

de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor

des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa

fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui

seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait

être sauvée: ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur.

Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la

suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître,

ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires,

relevé le crédit de la Compagnie.

Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie

impériale est atteinte de deux vices organiques.

Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous

une même administration.

L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à

la préfecture de la Seine.

La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures

de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne

affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de

remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur

qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe

où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte

cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé

de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente

pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou

son petit garçon. Il est connu dans le quartier: c’est à lui qu’on

vient se plaindre si l’on n’est pas content; c’est lui qui punit les

travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse

ou de probité; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et

l’avoine de la musette: rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A

force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait

rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent.

Mettez une compagnie à sa place: que gagnera-t-elle? Une augmentation

de recettes? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout

ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze

francs en un jour. Une réduction sur les dépenses? J’en doute. Les

chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement

distinctes; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons

n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine; les carrossiers

ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros; la

nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que

la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur

le prix des fourrages; mais tout approvisionnement est un capital

qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un

grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de

surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou

de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront

d’emblée une bonne part du revenu.

Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui

sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises

deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez

que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville: elle

sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers; mais

le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller

chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui.

J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire

mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur

marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans

inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe?

Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne

lui permet-on de se mettre à la disposition du public? Prenez les

précautions les plus indispensables: exigez que l’homme sache conduire,

que la voiture soit propre et que le cheval soit valide; exigez que le

nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes

sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie

vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la

surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le

jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi,

offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle

surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise.

La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle

tuée par cette concurrence? Non.

Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement

parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables

administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt; c’est aussi parce

qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître

en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux

besoins de la population: il faut des fiacres. C’est peu que le

Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture

de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires,

l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour

sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt

à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise.

Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule

condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient

nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur

toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient

au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se

tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous?

Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet

de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer

d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent

horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar,

dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille

francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or,

combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface

de cent mètres carrés? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que

celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre

les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de

fiacres.

La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à

une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une

administration responsable servent de garantie au public contre les

violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place

sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient

réunies entre les mains d’un seul gérant.

Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres

de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie

impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus

rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que

l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public

sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la

Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures

de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec

quelque petit dividende.

A qui les servira-t-elle? _That is the question._ Aux actionnaires? Je

ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis; mais il

semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion

contraire.

A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir

constitué! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et

je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont

départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès:

c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté

permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à

tous les abus qui lèvent la crête; mais toutes les personnes investies

d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées.

La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre

les choses; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de

l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si

j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien

public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs,

je signalerais le mal sans accuser personne; je dirais: «Il y a des

millions bien maladroits; il se fait des fortunes trop rapides.» Mais

nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris.

La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie

impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt,

une part des bénéfices; quelle part? cent pour cent. Voilà un chiffre

que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a

donné.

La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque

voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui

ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais

au _numéro_, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner

sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la

Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour.

La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer

trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de

_stationnement_, au profit du macadam municipal.

Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout

son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme

d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable.

Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des

redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000

francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour

renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent

1,500,000 à se partager.

On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la

réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de

la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de

mettre le doigt.

Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions

très-prudentes et très-mesurées.

C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse

ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend,

dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires,

abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de

quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils

rapportent 700,000 francs à la ville de Paris.

Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de

l’argent à ce taux-là?

Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de

troisième ordre.

102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé,

un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme

de 102 millions.

Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage,

ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous

coûtent le plus cher. C’est... comment appellerai-je cette maladie? La

fièvre du changement.

Une rue était vieille et mal bâtie: on la renverse, rien de mieux.

On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend

quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves

pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a

dit un architecte.

Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un

édifice public. Les maçons accourent du bout du monde; il faut

travailler la nuit, le jour; pas une minute à perdre. Mais un homme de

goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre

plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose.

Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les

communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix.

Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi

la ville de Paris avait-elle permis de construire? Ne dirait-on

pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du

Dictionnaire: _bâtir_ et _démolir_?

J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans

d’absence.

--Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui

vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir,

ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous

bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus.

Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous

êtes?

--Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en

prendre: on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se

décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme

disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait

voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un

Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau.

Tout est changé; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on

ne nous invite plus à parler.

»L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais

et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le

renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la

démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous

avions été consultés? On remplace les logements à bon marché par des

appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher,

il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze

centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de

payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage.

--Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le

préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme

charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas

les moutons.

Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 39 / 63 题