LE LOUVRE

Le musée de Paris est en danger!--M. Fould et M. de Nieuwerkerke le

sauvent.--Note du _Moniteur_.--Ukase.

Ma chère cousine,

Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres

et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche

les conservateurs de tous nos musées: c’était une épizootie. On montre

à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis

gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont

voir à Paris la dépouille mortelle d’un _Saint Michel terrassant le

démon_. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent,

ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un

homme.

La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé dans nos

galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce

quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des

conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du

verbe conserver.

Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère

de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille.

Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se

prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel.

L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des

Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé

au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller

les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine

de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les

chefs de bureau du musée.

Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions

entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand,

italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait

appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine.

Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des

mesures pour dérober Paris au sort honteux de Landerneau. M. Fould,

ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces

deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un

commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter

un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne

permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs

de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de

M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre

tableau de Rubens. Bonne nouvelle! tous les artistes qui liront le

_Moniteur_ de ce matin s’écrieront avec nous: le Louvre est sauvé!

On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le

comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction

pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit

ukase qui circule dans les galeries du Louvre:

«Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté

un tableau, sera gratté à son tour.

»Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le

patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet.

»Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses

dents, son œil de verre, et l’on effacera ainsi la trace des

restaurations antérieures.

»Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de

faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau.

»Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le

patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère.

»Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront

mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on

pourrait employer les acides.

»Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre

Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre.»

Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas

seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au

besoin un fier législateur!

Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 37 / 63 题