--Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du
haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il
sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait
la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où
ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver
que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui
ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre: nous
prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut
pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi
bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole.
--Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien! je vous
le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre
pays.
--Gardez votre tableau! répondent les conservateurs du musée chargés
d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si
nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on
se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas
l’avoir acquis plus tôt.
Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus
intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de
Paris; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien
qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et
très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de
sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de
la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore
s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles
Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait
des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais
je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se
renouveler en France.
Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je
rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui
remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me
connaître et me dit:
--Regardez! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont
vu: M. A., M. B., M. C., M. D.! Ils disent unanimement qu’il y aurait
crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos
critiques sont du même avis; tous nos amateurs désintéressés pensent
comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent
de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni
apparence, que c’est un Bonifacio!
Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les
conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus
grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie
les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un
des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire
s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié.
Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande
salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à
genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur
culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid...
--Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question
indiscrète; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce
brimborion-là?
Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux:
--Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire
du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en
voulait 6,000, mais nous avons marchandé.
Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était
véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car
on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription
qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche
avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un
amateur; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai
mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée.
Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans
les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien
30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus
cher.
--Tout cela n’est rien, me dit-il; venez ici que je vous montre mes
Vénitiens, mes Flamands. Je dis _mes_, car ils sont bien de moi depuis
que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les
signerais de mon nom.
Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente
toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou
vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles
et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie
du _blanc_. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur
ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de
l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les
splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes
de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait
plus aucune trace.
--Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là? Est-ce
des copies? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y
ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux? Alors expliquez-moi le
malheur qui leur est arrivé.
Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix
triomphante:
--Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas! ils étaient
jaunes! ils étaient colorés! ils étaient barbouillés de soleil ou de
vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe? J’ai tout nettoyé, moi! j’ai
étendu ces toiles par terre! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient
dessus! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se
sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et
quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs
inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur
les tableaux! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands
maîtres! comme ils sont frais, tendres et appétissants! La femme que
vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice; elle crevait
les yeux, ma parole d’honneur! La voilà blanche comme un poisson; mais
il a fallu du frottage! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine.
Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre
musée seront aussi blancs que ceux-là.
Je ne regardais plus les tableaux: à quoi bon attrister mes yeux par le
spectacle de ces ruines? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un
petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant: un illuminé de
la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton
ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante
au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans!
J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit
d’un petit rire sec et satanique.
--Oui, dit-il, vous voilà comme les autres: un de plus à me blâmer,
qu’importe? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon
siècle aura beau se gendarmer: je sais que la postérité m’élèvera des
statues.
--Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur; mais, si
j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je
commencerais par vous couper la tête!... sauf à vous élever une statue
si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un
petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille
arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de
toute une nation.
--Des phrases! dit-il en ricanant, des phrases! j’en ferai aussi, quand
je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée? Une école pour les jeunes gens. Nos
élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres; je le leur
montre à nu.
--Non, morbleu! vous l’écorchez! Croyez-vous que ce Rubens, par
exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard
que vous nous l’avez fait?
--Je le suppose, monsieur, je le suppose.
--Et quand il serait vrai; quand Rubens, ce que je nie, aurait été
un peintre froid, fade et plat; quand il serait vrai que le temps
a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de
quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la
collaboration des siècles? Vous avez dans votre cave du vin de 1834;
il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un
sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert,
aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne
pouvait le boire? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous
auriez raison.
--Turlututu! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode? Sir
Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé
des Claude, des Poussin, des Paul Véronèse! On ne les reconnaît plus.
Et quelle vivacité dans l’exécution! deux cent seize pieds carrés de
peinture déblayés en deux cent seize heures! C’est prodigieux!
--Prodigieux, en effet, mon cher monsieur; mais les nettoyages de sir
Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire.
--Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau.