Mon jardinier m’apporte une brochure.--Joseph le buveur de bière,
le forgeron François et le pape.--Mise en scène.--Qu’est-ce que le
pape?--Pourquoi le pape est-il roi?--Grave question tranchée d’un seul
mot.--Aménités du forgeron François.--Il habille à sa façon le roi de
Sardaigne et l’empereur des Français.--Félicité des Romains.--État
misérable des Piémontais.--Ils sont réduits à montrer des marmottes,
tandis que les Romains s’ébattent en carnaval.--Les sujets du
saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux.--Intrigues
des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape.--Le
pape ne doit pas écouter les conseils des souverains.--L’œuf et la
poule.--Réflexions demi-politiques.--MM. Proudhon et Vacherot.--Deux
catégories de révolutionnaires.--Modification désirable dans les
lois sur la presse.--Grâce pour les philosophes!--Souvenirs de
l’auteur.--M. le docteur Pellarin.--Arago.
Ma chère cousine,
Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a
apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format.
--Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se
vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez
sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la
prétention de nous nourrir.
Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est
écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire.
C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau,
brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur
de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des
journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il
s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table;
il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du
pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir
temporel du saint-père et la question des Romagnes.
Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues
des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit
avoir quelque parenté avec le _Catéchisme poissard_, que je n’ai jamais
lu.
«Qu’est-ce que le pape?» demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le
bon François répond: «Un grand prêtre et un roi.--Pourquoi un roi?»
La question est délicate; on a déjà fait plus de deux cents brochures
là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la
difficulté d’un seul mot: «Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un
royaume.»
Voilà pourquoi votre fille est muette! Voilà pourquoi la reine des
nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de
César, Rome enfin... est muette.
Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison; il se le tient
pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou.
«Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays?--Deux fois
aussi grand que l’Alsace.»
Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de
votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont
une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre,
vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez
donc, ô François! de plus de moitié. Si les États du pape étaient
réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions
d’honorables Italiens qui seraient bien contents!
Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint
de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle
époque le pape est en possession de son royaume? «Depuis mille ans,
pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour
l’autre.» Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier
l’histoire! Joseph accepte les chiffres ronds.
Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime? ou, pour parler le
langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui?
»FRANÇOIS.--Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi.
»JOSEPH.--Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie,
comment appellerions-nous ça?
»FRANÇOIS.--Un vol.
»JOSEPH.--Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils?
»FRANÇOIS.--Ceci, tu le sais aussi bien que moi.
François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve
ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger.
»JOSEPH.--Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer?
»FRANÇOIS.--Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, une autre
personne s’écriait: «Très-bien! à la bonne heure!» tu dirais à cet
autre qu’il est une canaille.»
C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur.
Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure
jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur.
François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets
du pape sont heureux entre tous les hommes, «que le Français paye
deux fois plus d’impôts que le Romain; que, dans le Piémont, on vole
et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux; que
les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes
préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit;
que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde; que leur
carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur;
que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les
casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes,
appartiennent au Piémont; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant
les Romains sont heureux! que le prince héritier d’Angleterre, après
avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion:
«C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres.»
Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est
justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne
humeur.»
Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il
ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner.
«--As-tu essayé de leur gouvernement? demande François.
»--Non.
»--Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta
compétence! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de
gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître
de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le
royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats
de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces
étaient les plus heureux. Naturellement! un prêtre n’a pas besoin
de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi
disait-on dans toute l’Allemagne: _Sous la crosse, il fait bon vivre_.»
L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule
anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit.
»--Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent.
»--C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce
petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les
canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la
France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé
leur nouveau gouvernement au peuple.
»--Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le
pape?
»--Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils
veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui
ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de
protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le
pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois
sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De
mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il
proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le
parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu
leur pardonne leur sottise! crient parce qu’ils entendent crier. Les
Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape; les républicains
voudraient en faire une petite république; les francs-maçons voudraient
y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir; les Anglais
voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie;
les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec
les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les
biens de l’Église.
»--Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois?
»--Parce que le diable est déchaîné.»
A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique.
Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te
fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est
pittoresque.
Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe,
qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait
voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien
timidement pourquoi le pape n’a rien écouté?
«--Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui
de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus
sage que la poule?»
Que t’en semble, cousine? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui
représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par
le pape? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en
omelette par le forgeron François!
Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma
lettre.
Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle
ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même
te dire en quel patois il est écrit: ma lettre aurait une couleur de
délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture
m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici
comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton
épaule, tant mieux!
Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment
librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé
Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un
autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces
jours, et philosopher trois mois sous les verrous.
M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils
trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à
l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes,
ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature,
conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises,
les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris; non qu’elle les
crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils
s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code.
Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme
même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs
éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme.
J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne
pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs.
Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus
d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De
sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont
pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et
des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés.
Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon,
une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion
d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du
doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien
loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras,
et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi.
Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être
un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une
différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à
tromper les autres.
Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience
écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne.
La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux,
tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des
perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu
dans ces victimes de la pensée; mais folie si l’on veut, leur folie est
respectable.
Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les
révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est
impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne.
Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de
dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son
ignorance, à remuer la bourbe des passions basses! ces hommes de parti,
qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard,
comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous
la main! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas
faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent
plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.
C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes: rompus
à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art
d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code
comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits.
J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va
droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine
découverte à tous les horions de la loi.
La loi se modifiera un jour ou l’autre; je l’espère, je le crois. Le
gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre
honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François.
Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le
droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet
n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne
certaines précautions contre les journaux; car une diffamation ou une
fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour
du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société.
J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les
brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre
est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre
n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du
forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui
ne savent pas lire.
En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie,
est-ce que nos philosophes demeureront exilés? est-ce qu’ils iront
en prison? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un
honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury
se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas
de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à
ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de
plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet
homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit
remise de la peine. Rien de plus noble.
En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen,
placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements
scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au
nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques
amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du
serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir
à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de
conscience sont assurés de trouver grâce devant lui.