Définition de l’ultramontain.--L’armée du pape contre l’empereur des
Français.--Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et
renvoie des dragées.--Le clergé gallican.--Hincmar et Bossuet.--La
déclaration de 1682.--Belle conduite du clergé gallican.--Mandement de
monseigneur de Condom.--Moralité.
Ma chère cousine,
Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un
prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à
Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts.
Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une
faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes
les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la
nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On
les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis
sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un
mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur
de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre
le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2
décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que
leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une
ruine.
La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses
ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans
se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité
du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires
de ces insurgés du despotisme.
Le gouvernement les supporte. Patiemment? Je ne sais. Avec plaisir?
J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus? est-ce
la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à
ses ministres une patience plus qu’évangélique? Pour résoudre cette
question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que
je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés
contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne,
impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la
presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop
vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires
mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé
généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les
hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits
révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux
pour la révolution théocratique.
J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les
injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican.
On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et
quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même
aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar,
archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles
le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre
la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle
démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns,
investis du beau titre de _défenseurs du peuple_.
Si les évêques gallicans étaient encore animés du même esprit, si le
souverain pouvait voir en eux des successeurs d’Hincmar et la nation
des _défenseurs du peuple_, ni le gouvernement ni la nation ne
seraient désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous aurions
tort de désespérer de l’épiscopat français.
On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre déclaration
de 1682, qui maintint si fièrement les droits de l’Église gallicane
contre les prétentions du pape.
Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans signèrent la
déclaration de 1682 pour obtenir du roi la révocation de l’édit de
Nantes et les dragonnades. L’histoire nous atteste qu’après le résultat
obtenu, tous les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour
désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. Il suit de là
que ces héros en habit violet n’ont été gallicans un jour que pour
acheter le droit de persécuter les citoyens, et qu’ils sont redevenus
ultramontains, la besogne faite.
Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église gallicane,
comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît pas avoir été plus
libéral, ni même plus gallican que monseigneur Parisis, ou monseigneur
Dupanloup. Si tu veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis
m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus brutal des
ultramontains et le plus sublime des gallicans il n’y a pas l’épaisseur
d’un cheveu.
MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM
SUR LES AFFAIRES POLITIQUES.
«Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme ses ministres et
règne par eux sur les peuples. La personne des rois est donc sacrée,
et leur autorité est absolue. Ils sont des dieux et participent en
quelque façon à l’indépendance divine. «J’ai dit: vous êtes des dieux,
et vous êtes tous enfants du Très-Haut.» (Ps., LXXXI, 6.)
»Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui
font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens
et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre.
C’est l’image de Dieu qui, assis sur son trône au plus haut des cieux,
fait aller toute la nature.
»Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui est la
volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent une entière
obéissance. Ceux qui pensent servir l’État autrement qu’en servant le
prince et en lui obéissant troublent la paix publique et le concours
de tous les membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte à
personne de ce qu’il ordonne: quand le prince a jugé, il n’y a point
d’autre jugement. Il faut lui obéir comme à la justice même; sans
quoi, il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte
est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de leur
indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple craigne le prince. La
juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les livres
saints doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans
le gouvernement des choses humaines.
»Maintenant, ô rois, écoutez! On voit auprès des anciens rois un
conseil de religion, et les plus sages sont les plus dociles. Nous
avons vu Samuel auprès de Saül. Nathan, qui reprit David de son
péché, entrait dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est
nommé «le prêtre de David.» Zabud était celui de Salomon, et il est
appelé «l’ami du roi»: marque certaine que le prince l’appelait à son
conseil le plus intime. On peut rapporter en cet endroit le conseil
du sage: «Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme revienne
à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes dans les ténèbres, les
pleure avec vous,» et vous aide à vous redresser.
»Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait sanctifier les
fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite il punit de mort, par
l’ordre de Dieu, celui qui avait violé le sabbat. La loi chrétienne
est plus douce, mais aussi se faut-il garder de l’impunité. Les
ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les
fêtes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les
magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière exécution de ces
lois, contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu’on y ait apporté
tous les remèdes nécessaires.
»Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs,
les parjures, ni les devins. «Le roi sage dissipe les impies et courbe
des voûtes sur eux.» (Prov., XX, 26.) Il les enferme dans des cachots,
d’où personne ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent sur
l’original: «Il tourne des roues sur eux.» Il les brise, il les met en
poudre en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit
Gédéon à ceux de Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit
à Moïse: «Menez le blasphémateur hors du camp, et que tout le peuple
le lapide.» (Lévit., XXIV, 13.) Le prince doit exterminer de dessus
la terre les devins et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou
qui attribuent aux démons une puissance divine. Les lois des empereurs
chrétiens, et, en particulier, celles de nos anciens rois, Clovis,
Charlemagne, et ainsi des autres, sont pleines de sévères ordonnances
contre ceux qui manquaient à la loi de Dieu; et on les mettait à la
tête pour servir de fondement aux lois politiques.
»Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les
fausses religions. Ainsi Asa, ainsi Ézéchias, ainsi Josias, mirent en
poudre les idoles que leurs peuples adoraient; ils en brûlèrent les
bois sacrés; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins,
et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés. «Le prince est
ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée: quiconque
fait le mal doit le craindre comme le vengeur de son crime.» (Daniel,
III, 96-98.) Il est le protecteur du repos public qui est appuyé
sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le
fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le
prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur
impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans
tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse
religion; le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands crimes,
seraient les plus impunis.
»Dans la cérémonie du sacre, le roi promet «d’exterminer de bonne foi,
selon son pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par l’Église.»
«Honorez le Seigneur de toute votre âme; honorez aussi ses ministres.»
(Ecclésiast., VII, 33.) Le sacerdoce et l’empire sont deux puissances
indépendantes, mais unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur
les droits et l’autorité du sacerdoce; et ils doivent trouver bon que
l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d’entreprise. Ils
ne doivent pas croire, sous prétexte qu’ils ont le choix des pasteurs,
qu’il leur soit libre de les choisir à leur gré: ils sont obligés de
les choisir tels que l’Église veut qu’on les choisisse.
»Les princes ont soin non-seulement des personnes consacrées à Dieu,
mais encore des biens destinés à leur subsistance. Toute la loi est
pleine de semblables préceptes. Abraham en laissa l’exemple à toute
sa postérité, en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu
Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses ennemis. Le
peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être chargé de la nourriture
des lévites et de leurs familles, qui faisaient plus d’une douzième
partie de la nation. Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y
avait, du temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre
les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les entretenait de
toute chose très-abondamment, avec leurs familles; on mettait dans cet
entretien un des principaux exercices de la religion et le salut de
tout le peuple. Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats.
O princes! suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est
consacré à Dieu, et non-seulement les personnes, mais encore les lieux
et les biens qui doivent être employés à son service. Protégez les
biens des Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous
d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui pour avoir voulu
envahir les biens mis en dépôt dans le temple. Combien plus faut-il
conserver les biens non-seulement déposés dans le temple, mais donnés
en fonds aux Églises! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de
lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de mettre la main
dessus pour le reprendre de dessus les autels!
»La plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de
la protection constante qu’ils ont donnée à l’Église.
»Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les voies que saint
Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner
en France. Les papes et toute l’Église la bénirent; l’empire y fut
établi. Aucune famille royale n’a jamais été si bienfaisante envers
l’Église romaine; elle en tient toute sa grandeur temporelle.
»Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les
papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d’un peuple
séditieux.
»Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants ambitieux qui,
enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres
du monde. Voici le premier trait d’un conquérant injuste. Il n’a
pas plutôt subjugué un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à
lui. Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté contre
son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui paraissent qu’une
juste punition des rebelles. Non content d’envahir tant de pays qui
ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre
digne de sa grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce
superbe roi n’a pas besoin de conseil; l’assemblée de ses conseillers
n’est qu’une cérémonie, pour déclarer d’une manière plus solennelle ce
qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement. Mais voici un
dernier trait: c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et
de n’épargner aucun temple, pas même celui du vrai Dieu.
»Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, il leur
prépare un châtiment rigoureux. Dieu inspire l’obéissance aux peuples,
et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Sans autoriser les
rébellions, Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes,
qu’il châtie aussi en son temps; toujours terrible et toujours juste.
Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est
quand il commande contre Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses
violences est toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit
permis d’attenter sur eux; à Dieu ne plaise! mais le Saint Esprit nous
apprend qu’ils ne méritent pas de vivre.
»Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de
désespoir. «Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place.»
(Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes
exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois,
comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité
particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus
exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce
tonnerre. «C’est une chose horrible de tomber entre les mains du
Dieu vivant.» (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement; sa colère est
implacable et toujours vivante; sa puissance est invincible; il
n’oublie jamais; il ne se lasse jamais; rien ne lui échappe.
»†J. BÉNIGNE, évêque de Condom.»
_P.-S._ Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise.
Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire
n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de
Bossuet. Ce livre est intitulé: _Politique tirée des propres paroles de
l’Écriture sainte_. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils
de Louis XIV.
Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations
étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet
qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église
gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie
si vaillamment la royauté devant le pape.
Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques
donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps
viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de
politesse.