UN CLOU CHASSE L’AUTRE

Deux lettres d’Orléans.--La pénitente mariée.--Nouvelles d’un évêché

trop remuant.--La croisade.--Un mot en passant sur M. Lacordaire.--La

gare de Nancy.--Je me trompe sur le sens des mots.--Protection,

prohibition, libre échange, vie à bon marché.--On me tire d’erreur et

l’on me donne un journal.--Discussion de mes compagnons sur la lettre

de l’empereur à M. Fould.

Ma chère cousine,

Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers

avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres

d’Orléans. Mon cœur battit; je me figurai dans le premier moment qu’un

haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une

réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord

un billet anonyme qui peut se résumer ainsi:

[2] Voir la note à la fin du chapitre.

«Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue,

je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est

mariée à un chrétien qui ne _pratique_ pas. Elle a pour directeur

un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui

l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le

mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité

religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta

lettre lue, je t’enverrai d’autres détails.»

Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me

vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire

entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer

ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai

jamais qu’elle soit du confesseur.

L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret.

Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la

raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le

mien.

«Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute

comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches,

grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours; les

fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur

engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a

lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une

adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin.

L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies

femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830,

qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy;

le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique,

l’éditeur enthousiaste de la _Confession d’un vicaire savoyard_,

a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur

Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont

émoussées.

»On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV;

il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde

n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de _mettre aux pieds du

saint-père l’expression de son respect et de son dévouement_. Le pape

en voudra-t-il? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui

viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme

de croisé? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des

jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil,

chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait

si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans

un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et

se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le

guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin

de sa vie.

»On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied

à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de

l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand

costume, et quel moine! Un apologiste de l’inquisition, un général

de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens! Je

sais que le carnaval excuse bien des choses; mais la plupart des

académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une

fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable

folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut

est peuplé; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot,

cette statue vivante de l’ordre et de la liberté! Qu’ils épargnent à

l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux

pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789!

»M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une

certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution.

Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la

raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des

garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement

béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et

de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce

chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet

enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer

à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les

hommes; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils

n’ont pas encore abdiqué.

»Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup

et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse

d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses

organisées et soumises à la direction de l’évêque? Il y en a douze

dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un

seul homme!

»Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux

soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les

artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage

religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient

pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas.

»Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de

monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il

convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur

évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les

béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé.

»Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous

les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a

une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé

l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait

hardiment contre une brochure anonyme; pour attaquer la lettre

impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se

sont déconcertés un jour ou deux; mais, en revanche, il faut que la

situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible.»

Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait

arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis

trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de

mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se

décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à

Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms

propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons,

en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848.

En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me

demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais

impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de

l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre

les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient

pas si loin; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du

moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations

plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de

mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton,

des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing; M.

Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales,

M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne

en croupe; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge

chantant des mazarinades autour du palais Mazarin! Mes compagnons de

voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec

une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du

peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu

de journaux.

Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et

je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là.

Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance

s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix,

ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni

drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce

qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni

le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de _protection_,

de _prohibition_ furent les seuls que je saisis à la volée, parce

qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de _libre

échange_ et de _vie à bon marché_. Je ne manque pas de sagacité; tu

as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots

couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans.

--Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les

choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait

de rien.

»Sans doute la _protection_ dont il s’agit est celle que notre

gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant

plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé

manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs.

»Le mot de _prohibition_ s’applique évidemment aux abus de toute sorte,

injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols

d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État

pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas

été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son

obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse.

»Le _libre échange_ est sans doute celui que la brochure impériale

conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si

Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce

malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en

serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée; et trois

millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de

blasphémer son nom.

»Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle

fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses

protégés; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez

votre _vie à bon marché_ pour défendre l’absurdité contre la vérité, la

fureur contre la raison, les abus contre la justice!

Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public.

Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me

comprendre.

Un vieux monsieur qui tenait le _Moniteur_ à la main me demanda si

j’arrivais de Pontoise? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du

Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent

ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques.

--Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du _Moniteur_ et

lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine

est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français

soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur

l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes

du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la

publication d’un admirable programme, une révolution démocratique

descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que

tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au

pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et

ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer

par un chapon rôti. On sonne le départ; prenez, lisez et applaudissez.

Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute

voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre.

Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune

observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait

tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de

finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce

de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la

suppression du mot _prohibé_ pouvait améliorer la vie matérielle de

tout un peuple et décupler la richesse de la France.

La lecture achevée, je dis à mes compagnons:

--Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante

à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la

justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation.

--Moi! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830: que je bénisse

la main qui me ruine! Cette lettre m’a porté un coup mortel; je suis

perdu sans ressource; mes pauvres enfants n’ont plus de pain! Hélas!

je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante

prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes

produits médiocres; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux,

et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je

devenir? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence

anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon

matériel, que j’améliore mes produits! Impossible de gagner ce que je

gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la

somme de mes tracas! Et pourquoi, je vous le demande? Pour que la vile

multitude ait la satisfaction de mettre des bas! Je retourne à Rouen;

je harangue mes mercenaires; je les insurge contre un pouvoir odieux

qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent

mon exemple! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé,

grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie!

--Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier

comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se

feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs

par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une

famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la

blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une

loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes

ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus.

--Mais vous serez plus pauvre, vous! La concurrence de l’étranger vous

forcera d’abaisser vos prix!

--Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en

serai quitte pour produire deux fois plus! Les consommateurs ne

manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de

Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour

leur fabriquer des bas!

--Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé

de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas

beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont

vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé,

ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de

nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des

fruits agréables au menu peuple; raison de plus pour que les honnêtes

gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux

souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la

monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur.

--Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis

point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti,

au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser; mais je préfère un

ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal.

La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble

à la gare de Paris.

* * * * *

NOTE.--Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots

d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un

mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on

va lire:

«Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies,

c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre,

par une plume française? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle

s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement

moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle

et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne

l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien.»

A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre

suivante:

«Schlittenbach, 8 octobre 1859.

»Monseigneur,

»J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le

département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas

jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le _Figaro_,

ni l’_Univers_, ni les mandements politiques des évêques. Mais un

habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me

dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet.

»Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la

liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français

déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs

classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la

tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage

assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné

devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre

vous.

»Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse.

Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment,

ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité

donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois

qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du

fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le

transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans

verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre

les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à

votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne.

Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a

fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un

traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes

sur des murs qui appartiennent à l’État; vous les faites lire en

chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État;

et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus

et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre

petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le

silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et

que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit

ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes

pour vous soumettre à un petit prince étranger?

»Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle

m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais

en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je

consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous

m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de

la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais

pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé.

»Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises

contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses

mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets

dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré

de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes.

»Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le

premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit

que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai

craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque

réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais

toutes les armes de la logique et de l’histoire: quelle naïveté! M.

Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur,

et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de

ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus

saisissante sera toujours une saisie.

»Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de

cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre

prochain mandement; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il

me suffit d’avoir raison.

»Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline

humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes

revêtu.»

Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 23 / 63 题