Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace.--Introduction du
vomissement dans la langue politique.--Danger à éviter.--Les
matassins journalistes.--La ville de Bouxviller.--Les petites
capitales de l’Allemagne.--Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas
le français?--Je rencontre des protestants.--Horreur!--Définition
de la _Raison_, par M. Lacordaire.--Éloge des hérétiques, par
quelques catholiques.--Je réponds victorieusement, à la romaine.--La
chasse.--Dîner à Ingviller.--Les convives.--La conversation tombe dans
la politique.--Circulaire de M. Billault.--Utilité des sous-préfets et
des receveurs particuliers.--Cinquième et sixième roues.--Affaires de
Rome.--Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante.--Trois
discours.--Un homme de 1816.--Un homme de 1830.--Un homme de
1848.--Avenir de la coalition ultramontaine.--Les convives se mettent
au lit.
Ma chère cousine,
Me voilà bien loin de Paris; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut.
Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres
gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas
en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler; leurs gros
mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire
de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles;
mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot,
ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait
dernièrement d’avoir _vomi de lâches calomnies_ contre le gouvernement
du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique.
Cependant le bailleur de fonds du _Journal de Rome_ a cru s’honorer en
l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était
tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé
que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront
cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le
langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis
sur ce ton? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient
dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en
trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe
iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la
Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction
de chaque journal.
Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en
style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant
terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de
ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à
déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des
perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer
dans ses effets les plus foudroyants
Cet esprit d’imprudence et d’erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur.
Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté
Paris pour venir chasser en Alsace.
Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse,
bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son
commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent
pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était
venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des
habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et
patriarcales: leurs idées sont modernes.
Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de
Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en
prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je
souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants
s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour
ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient
pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire
français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne.
Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup.
Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos
départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont
par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par
les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en
Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas
encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième
de la population alsacienne ait appris le français après deux cents
ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins
encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais
su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur
petite famille.
Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils
y apprennent le français; mais ils l’oublient au village, ayant fort
peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou
quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas
quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes? Je me
figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes
offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent
distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien
élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une
médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les
pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un
oubli facile à réparer.
Un malheur, hélas! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme
dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes
environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien
peu de maisons où l’on ne voie dans le _poêle_, c’est-à-dire dans la
plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle
et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur
ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions
d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises
figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir
à la raison. Or, qu’est-ce que la raison? «La fille du néant,» comme
l’a fort bien dit M. Lacordaire. «Elle vient du démon,» c’est M.
Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition
figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie!
J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en
qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire; qu’ils
refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la
morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à
l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les
renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable
étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas
de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces
hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs
soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que
non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs
impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser,
le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général
catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent
les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes
des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais
en croire mes oreilles. «Cependant, messieurs! m’écriai-je avec
l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus
éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En
outre, ils sont plus riches, puisque
Dieu prodigue les biens
A ceux qui font vœu d’être siens!»
On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point.
Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce
que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient
passionnément à la culture des esprits; tandis que nos bons curés
d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants.
On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des
constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie
et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit
voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres
en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M.
Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et
même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère
régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude
d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de
cent fêtes tous les ans.
--Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait
sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui
souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à
Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri
contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe
siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus
instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique.
--Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un
monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1]!
[1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant
d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps
n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient
profondément dans les esprits.
Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son
raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr
d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des
injures.
Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand
propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une
admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là
tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec
soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre
étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans
le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis
pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la
poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que
de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige,
un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles,
l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur
bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant
sa poitrine fauve: le coup part, la bête tombe: victoire! Si tu voyais
le joli broquart que j’ai roulé lundi matin! Nous en avons pris quatre
autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner.
Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique
chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin
rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans
bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La
politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit.
Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre
de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un
propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly; les autres nés ou
domiciliés dans l’arrondissement.
On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le
monde avait lue dans le _Courrier du Bas-Rhin_. Le maire d’Ingviller,
homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses
préfets pouvait simplifier l’administration.
--Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement
que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les
affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux,
nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des
diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau,
de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les
préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile
aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les
questions, et elles se résoudront toutes seules.
--Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles!
--Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me
rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont
l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante
où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier
de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix
hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés
du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il
s’agissait de créer l’unité administrative de la France; mais l’unité
ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus
qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque
les distances étaient longues, les communications difficiles, et que
le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée
obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent,
aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans
fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous
servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent
de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de
bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice
public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles
où l’on étudie pour devenir préfet? On étudierait bien mieux au
Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture.
Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix
millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an
ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues.
--Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous
pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans
l’administration des finances? Les percepteurs recueillent l’impôt
direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au
receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine
que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent
presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize
sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé.
Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient
longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous
prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs
de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour
les voiturer à Saverne? Elles n’y perdraient pas cinquante francs
par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au
demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront
un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre
des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons
de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait
supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée
des impôts en eût souffert.
Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question
romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le
baptême; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée
du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel.
--Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi; à plus
forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une
triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite
point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même.
--Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un
trône; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien.
Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups
de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus
un pape.
--Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour
être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant
un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi.
--Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année
1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi; l’affaire Padova m’a
glacé; l’affaire Castellani m’a fait de la peine; le sac de Pérouse
m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et
je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que
personne ne commette plus de crimes en son nom.
Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves.
Un moine romain s’échappe de son couvent; ce n’est pas la faute du
saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme
et lui laisse quelques enfants sur les bras: ce n’est pas la faute
du saint-père. Le drôle retourne à Rome; on lui donne les filles à
confesser: ce n’est pas la faute du saint-père.
--Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une
forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps.
Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied: est-ce que je
ne vous dois pas des dommages-intérêts? Le pape a un royaume; il y met
du moine; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et
vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à
réclamer?
Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante; quelques autres
la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps
dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité.
--Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir
ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie
médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait
fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur
politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je
_crois_ sans examiner et sans pratiquer.
»Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques
mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos
souverains légitimes l’ont comblé de bontés; on pourrait presque dire
qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis
en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser
la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur.
Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la
croisade, je m’armerai!
--Pourquoi? cria-t-on de tous côtés.
--Parce que...
--Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830.
J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage
depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait
beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour
sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860,
nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas
d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais
nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous
aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et
de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était,
d’ailleurs, une belle famille; elle a éprouvé de grands malheurs, elle
a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie,
elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens
entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis
voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands
hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès
du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me
moque de mon curé comme du pap... Pardon; j’allais dire une sottise.
La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous
donnera le signal de la croisade, je m’armerai!
--Pourquoi?
--Parce que...
--Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si
vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre
vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le
prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de
vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux
conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre
le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme
qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui.
Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie,
et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit
son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la
route, je marcherai.
»Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes; j’en
conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé
de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur
drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et
suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout
prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint
devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme
européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un
gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois
de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de
visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot:
_opposition_. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec
l’Autriche; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre;
ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action
leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi,
quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et
je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous
ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a
pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient
jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun
éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même
des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au
milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie
française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les
déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830,
offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se
consoler et de s’amuser un peu.
Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans
avoir convaincu personne.