Déjeuner chez Guillaume.--Je mets M. Navailles dans un grand
embarras.--Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père,
qui n’est pas une profession libérale.--Je veux trouver à tout prix
la définition de ce mot.--Un voisin qui m’avait donné des coups
de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours.--Nous
passons en revue toutes les professions libérales.--Le barreau.--Le
journalisme.--L’enseignement.--Les emplois publics.--La
médecine.--L’armée.--L’Église.--Guillaume nous interrompt.--Un mot
sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra.--Définition des professions
libérales.--On crie au paradoxe.--Je vais dîner chez M. Bonnet.--Sept
convives.--Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont
tous libres et heureux.--Je porte un toast subversif.--Mon excuse.
Ma chère cousine,
J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais: je t’en
ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le
plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris.
Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute
en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps
qu’il était premier ministre.
Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume,
et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli
garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux
ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il
est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus
bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me
serrer la main, comme si j’avais été son égal.
--A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la
soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment;
c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il
Paris?
--Oui.
--Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main
au feu qu’il est notaire.
--Non.
--Alors, c’est qu’il est avoué; je ne sors pas de là.
--Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un
peu.
J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient
déplacées, mais tu me connais: étourdi comme un hanneton. J’insistai
de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui
m’allongeait force coups de pied sous la table.
--Mon Dieu! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon
beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père.
--Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession de monsieur
votre beau-père.
A cette question, qui le poussait au pied du mur, M. Navailles devint
pourpre.
--Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est... comment dirai-je?...
dans le commerce.
Je répondis avec simplicité:
--Le commerce est une profession bien honorable.
Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler d’autre chose, un
instinct secret m’avertit que je venais de faire quelque sottise.
Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon voisin à part et
je lui dis:
--Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, ma question à M.
Navailles n’était pas des plus discrètes. Maintenant, je vous prie,
faites-moi l’amitié de me dire pourquoi.
--Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père de
Navailles est un marchand de fer très-riche et très-estimé, ancien
président du tribunal de commerce, officier de la Légion d’honneur,
membre-né du jury de toutes les expositions; je vous fais grâce des _et
cætera_. Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un peu, que
la famille de sa femme n’exerce point une profession libérale.
--Je devine: ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, terre à
terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans leur argent, ignorants de
tout le reste. Le beau-frère m’avait laissé une tout autre impression.
--C’était la bonne! _Ces gens-là_ sont très-intelligents,
très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu
prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et
une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral
que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au
jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand
de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession
libérale.
--Parbleu! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à
Paris: on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon
pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je
le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens.
--Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main.
Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un
médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire
du gouvernement, que sais-je encore? tout ce qui ne touche ni à la
charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie
des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un
agent de change? Je ne sais. Un coulissier? Non. Un banquier? Avec des
protections. Un courtier de commerce? Jamais. C’est une chose qui se
sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez.
Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans
l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question
italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un
peu d’ordre dans mon cerveau.
--Évidemment, dis-je en moi-même, _libéral_ est un mot latin que nous
avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une
idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine
se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales
étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes
libres: on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il
n’y avait à Rome que trois professions libérales: l’agriculture, la
guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce,
la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver
un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal;
il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un
peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue
libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien
débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres? Primo,
les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener
leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et
soldats. Tertio, les avocats.
Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate
blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat
de rire.
--Comme te voilà fait! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé
tes moustaches? Elles t’allaient si bien!
--Il le fallait! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré; le
rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait.
Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi.
--Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire.
--Tu n’es donc plus légitimiste enragé?
--Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques
sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale.
Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon
oreille, et me dit:
--Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau: profession
libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais.
--Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si
grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas
sans quelques sacrifices.
Il parut frappé de cette idée, et répondit:
--Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de
ce que vous dites.
»Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture,
profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la
terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les
sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux;
on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme
un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste: ne
faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose? Le pauvre garçon
obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on
dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années;
mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon
gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains
d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et
de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de
sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert; il n’obtient
ni marbres, ni commandes: à peine a-t-il de quoi payer son modèle et
son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux
que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de
première classe; il a été décoré à la seconde; il enfoncera peut-être
les portes de l’Institut à la troisième; mais il sera toujours aussi
pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les
sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale.
»Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le
journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de
rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des
opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et
gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis,
sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal
firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop
compromettants; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au
rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis
consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une
question de nuance? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la
moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste.
»--Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me
suis vendu au pouvoir: j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale; je
ferai désormais une opposition parlementaire.
»La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un
peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des
sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout,
excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés,
et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami
du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef? Les amis
qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la
question, qu’il se cabra tout net:
»--Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit
pensez-vous m’imposer une décision? Si j’étais assez sot pour
abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir? Ma démission
était signée depuis ce matin; mais, pour vous prouver que je ne vous
crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien
que pour le plaisir de vous faire enrager!
»Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on
peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver
une profession libérale.
»Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de
province: je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions
libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu
tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé,
et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher
un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent
pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques
ressources en donnant des leçons: point du tout. Le recteur voit de
mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale
s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire
un article ou deux dans le journal de la ville; malheureusement, c’est
un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa
barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend
pas de se marier; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de
traitement net!
»Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il
pense! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout.
Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités
officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé
par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques.
Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une
profession libérale.
»Un de mes oncles est député au Corps législatif; député de
l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce; cependant, on
peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il
ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat? Il
m’a dit souvent lui-même:
»--Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé
au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement; je me
fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il
a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me
croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même
qu’il aurait tort.»
»Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme
qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances.
Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation
consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une
dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent
des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de
l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une
fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du
style administratif. Voici le texte: «Monsieur ou madame, j’ai pris
en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à
l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous
informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas
de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure
de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il
m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne
prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres
très-valables que vous avez mis sous mes yeux.» Le malheureux qui
recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale.
Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin
de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle
était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est
mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires
pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle
se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un
ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale.
»La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui,
pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à
faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de
portiers.
»L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu _Servitude et Grandeur
militaires_ de M. Alfred de Vigny? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le
en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le
soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat
français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur
les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or.
Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui
demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées,
de ses sentiments et de ses volontés personnelles; qu’il exécute avec
une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni
motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave
de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel
régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire,
obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré? Qui sait si
Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas
sous la coupe d’un capitaine Bitterlin? J’ai vu un jeune gentilhomme du
Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il
rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction,
son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui
couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux!
»L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui
exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à
tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes
ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à
la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les
yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter
aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il: _Révolte!_
--Qui parle de révolte? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui
sont bien à la question! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa
rentrée prochaine à l’Opéra.
--Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie!
--Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les
conversations. Et vous?
--Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement
comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait
ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une
définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous,
et toi aussi, beau Navailles; tu n’es pas de trop. Je définis les
professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et
nous donnent le moins d’argent.
Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser
l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On
m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M.
Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité; on me
jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art
médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne; on
m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans
toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon
esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on
conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le
monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi
puissamment que lui.
Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre
monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives
était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une
profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa
maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail.
Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de
gros: notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique
à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la
personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse
était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces
messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera
jamais rien, tu auras la réunion au grand complet.
Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne
compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand
monde, où je ne suis jamais allé; mais ce que j’entendis à la table de
M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla
peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la
littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la
pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez
et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la
conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions
libérales me trottait obstinément par la tête; mais j’avais fait une
trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je
me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier,
il était content de son sort?
--Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus
heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en
été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de
blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en
sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons
sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps,
je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante
compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à
la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la
pension de Dourdan; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages
leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople,
si le cœur leur en dit.
»Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous
n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions
sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque
c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil
municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais
fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire; mais,
ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est
d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des
voisins. Ils s’appelleront Thirouin: c’est une noblesse en Beauce; nous
sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé
qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et,
s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je
suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci.
Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat; mais ni
le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à
mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis:
--Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous
ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père; j’ai été
témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré
l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au
bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à
quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important
que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de
l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et
toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver,
à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au
fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir
de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de
M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous
désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez.
--Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à
jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent
vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de
campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable
que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre;
son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux.
Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y
prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je
viens me promener huit jours à Paris.
--J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me
plaindre; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus
libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef
de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits
de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des
spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur
que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le
monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples
lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre?
--Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le
tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop
navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le
monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma
journée de travail n’est que de trois heures; que je remue des millions
tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue
puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant
(passez-moi le barbarisme!), mais les vers de M. Ponsard et la prose
de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces
moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde
naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la
prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit
carnet.
Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne
compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout
qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et
convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La
conversation devint générale; je remarquai avec plaisir que le voyageur
du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide
Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des
races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race
des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres.
Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me
tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis:
--Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui
sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales
parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de
ses sentiments et de ses actions; libérales aussi parce qu’elles
récompensent avec libéralité le travail de l’homme.
Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin
de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais.