Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave.--On me
demande un conseil, et je suis fort embarrassé.--Mes souvenirs de
collége.--Je cherche un remplaçant.--Opinion d’un vieux professeur
sur l’instruction publique.--Discours un peu trop long.--Les lycées
de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires.--1789 et
1859.--Rollin.--Les universités anglaises ont du bon.--La bourgeoisie
de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille.--Abus de
l’égalité.--Complaisance de l’État.--Expiation.--Invasion des
bacheliers dans les emplois publics.--Danger d’étendre à tout un pays
la culture des roses.--Plaintes des familles.--Tâtonnements.--Utopie
de mon vieux professeur.--Toto entre au collége Chaptal.
Ma chère cousine,
Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est
montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit
Octave que toute la famille appelait Toto? Il a douze ans sonnés; on a
coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme.
Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est
jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant
grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons
vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.
J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par
manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu
m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans
toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir
que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la
_question des duchés_.
--Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et
positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à
vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir
de mon fils en dépend.
A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des
conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit
d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et
d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne
prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je
rougissais jusqu’aux oreilles:
--Octave est en âge de commencer ses études; je lui ai enseigné le
peu que je savais; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son
cousin, vous avez fait vos classes; vous commencez à connaître Paris;
voici l’époque de la rentrée: où me conseillez-vous de mettre mon fils?
Que faut-il qu’il étudie? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver
à quelque chose?
Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle
aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque
conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être
responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur
de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions
discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de
raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie; mais elles
étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi.
Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup
pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.
--Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour
donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde; mais
j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser
le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les
cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais
sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce
que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière
année, j’ai appris un gros livre intitulé _Manuel du Baccalauréat_. La
Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en
haussant les épaules.
»Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir,
prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à
moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud.
Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai
été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis
le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les
études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont
nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on
servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils
oublié quelques assaisonnements? Je ne saurais le dire... Toujours
est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et
trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils.
»Ne prenez pas ceci pour un conseil; ce n’est qu’un souvenir d’enfance.
Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études
classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde
horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant
qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu
d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les
deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans
pouvoir les exprimer.
La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et,
comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai
au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de
la tante avec une cordialité qui la toucha.
--Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute
l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule
ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher
désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon
collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon
parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de
me donner un conseil. Vous êtes professeur; je m’en rapporte à vous;
dites-moi ce que je dois faire.
Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous
le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral:
--Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant
enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente.
Je me récriai violemment; la tante aussi.
--Permettez! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase.
Je dis: Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente
bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un
vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été
institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart
des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes
gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin.
--Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans
dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi
honorable dans une administration particulière; lui mort, je n’ai droit
à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos
économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le
faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le
quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne
sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au
prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant
quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme
externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à
la fortune et aux honneurs.
--Hélas! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que
les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à
Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation
classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite
bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée
aveuglément dans cette fausse route.
--Pourquoi fausse?
--Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez
pas peur; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit
silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit:
«Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille
jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son
berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir
était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur
leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils
préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale
du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics
leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le
sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par
le mérite: aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner.
Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la
direction d’un précepteur habile; les autres entraient au collége, soit
seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient
des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce
qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient
du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait
dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de
cloître intelligent.
»Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui
tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un
vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On
les façonnait aux belles-lettres; on les nourrissait de la meilleure
prose et des vers les plus parfaits; on leur donnait pour conseillers
et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité; ils dînaient dans
la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la
contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et
leur langage: ils pensaient en grec et en latin; ils parlaient des
idiomes oubliés; ils écrivaient des discours un peu vides dans la
belle langue de Salluste; ils transvasaient des idées modernes dans
le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait; et
comment n’aurait-il pas applaudi? Tous ces jeunes élèves étaient gens
de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût
plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils
sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le
monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct,
de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes
bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce
temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait
être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge.
»A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension,
le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour
leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis
la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils
étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire
de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris,
fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du
Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans.
Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était
pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des
enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de
l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible
de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient
leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à
écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre
apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire,
écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait
bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame,
que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre
M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des
tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce
honnête et modeste.
»Les Anglais n’ont pas eu de 89; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien
différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était
chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses,
mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas
les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous
combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres? Deux en
tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers
de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines; mais tout le
monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les
petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont
à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité.
Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles
et les plus honorables; ils y reçoivent une éducation vraiment
libérale; ils y font leurs humanités; ils y écrivent non-seulement
des vers latins, mais des vers grecs! Ils ont le temps. Leur pain est
assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs,
sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient
pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à
la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et
se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce.
»Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution,
les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants
fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste
où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le
collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se
sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été
pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé
lycée sur lycée, collége sur collége; ils ont formé des milliers de
professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction
classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français.
Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits
vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements
d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée
de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres
latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont
pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et
leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs
enfants. Que font-ils? C’est l’État qui leur a donné l’instruction;
c’est à l’État qu’ils demandent du pain.
»L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la
forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables
ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves
tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés
vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des
emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu
inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont
les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient
encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus.
L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée
sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on
ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au
surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le
peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas!
non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.
»N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une
éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi
vivre? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux
cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France?
Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces
malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient?
Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme
elle est peuplée de bacheliers? Les paysans diraient tous à l’État:
«C’est vous qui nous avez encouragés; achetez notre récolte!» L’État
achèterait des roses; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup,
puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile,
les producteurs continueraient à jeter les hauts cris.
Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante
Camille ouvrait de grands yeux étonnés.
--Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas
bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers
dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges.
»L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même
singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le
problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne
foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des
souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition
des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est
une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais,
lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris
les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830.
Il en est sorti quoi? Des fonctionnaires et des révolutionnaires.
Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France,
il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les
professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents
sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les
enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile,
ne s’intéressent ni au grec, ni au latin: ils pensent à l’avenir et
prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de
parler à des sourds, et perdent courage.
»Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des
enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je
me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de
futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les
familles crient à l’État: «Enseignez à nos enfants quelque chose qui
leur profite! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser; donnez-leur
un gagne-pain.» L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de
tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait
et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un
résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement
des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques
et naturelles. Bravo! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit
bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour
l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose.
Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra
les choses utiles; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités
que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre
affaire! La division utile est encombrée d’élèves; tel est l’esprit du
temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul
dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir
fait fausse route; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au
grec les brebis égarées et récalcitrantes; il impose le baccalauréat
ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat
ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple
latin. On obéit, mais on murmure; personne n’est content de l’ordre
établi dans les colléges de l’État, pas même l’État.
--Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que
je dois faire de mon fils?
--Eh! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent
mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras
au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me
consulter! Mon plan est tout tracé; j’ai tout prévu. Et qu’il serait
facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction
publique!
--Que feriez-vous? dis-je à mon tour.
--Ce que je ferais! J’établirais dans toutes les communes un bon
établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire.
--C’est chose faite.
--A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes
les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes
les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où
les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une
langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la
chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et
quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la
gymnastique.
»Savez-vous que l’orthographe se perd? Quinze bacheliers sur vingt
sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un
peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin
de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos
concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une
méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée
par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique,
que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les
nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des
études sédentaires. Voilà le collége que je rêve; l’école où toute la
classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants,
puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles; l’université où tous
les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce
qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir
de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des
beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du
commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles
militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes
soldats.
--Mais, malheureux! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin?
--Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre: l’ornement
de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se
cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées; j’en
garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu
d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le
doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui
ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et
bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait
du latin et du grec! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par
petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges,
mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au
dauphin de France.
»Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne
ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute
dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat,
un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et
apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les _Institutes_,
ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à
la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans
les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant,
lumineux et invulnérable.
--Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps
fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils
apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner
son pain?
--Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous
habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à
l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables
dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien; mais,
sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et
l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée.
Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand
sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en
pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne.
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