Ma joie et mon chagrin.--Un fait divers.--Physionomie du marchand de
tabac.--Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si
jamais on fait un partage.--Visite à Godard.--Bataille de l’or et de
l’argent.--Les crises.--Économie politique.--Destruction des pièces de
cent sous.--Loi de 1803.--Visite à l’Hôtel des monnaies.--Générosité
d’un grand État envers un simple particulier.--Fabrication des
monnaies.--J’ai une idée.--Mon idée n’est pas de moi, elle
est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M.
Humann.--Objections de Godard.--Je les réfute une à une.--Godard
s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.
Ma chère cousine,
Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme
après sa leçon de philosophie. «Ah! la belle chose que de savoir
quelque chose!» Mais je suis brouillé avec Godard.
Devine un peu l’école où je suis allé ce matin? Ce n’est ni le Collége
de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut: tout cela est fermé pour
cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.
Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans
plusieurs autres:
«Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité
miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de
pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce.»
Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent
devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour
cinq francs sans faire une petite grimace. «Bon! dis-je en moi-même, le
gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous
pour dérider les marchands de tabac.»
Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie;
tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français,
il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur.
Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le
privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux
démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux! Mais, si je te dis tout
à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je
m’embrouillerai pour sûr.
Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la
nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu
d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit
Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la
Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette
fabrication-là. Godard est un camarade, un pays; nous avons canoté
ensemble à l’âge de dix-sept ans; ma foi! je n’ai fait ni une ni deux,
je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir.
Il s’habillait pour aller dîner à la campagne; mais, tout en faisant
sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons
pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France
depuis la création du système décimal? Pas beaucoup, car, en supposant
qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque
Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces
de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de
cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait
un peu moins de vingt-huit sous par tête! Voilà pourquoi les grandes
compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés
quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une
ou deux montagnes de pièces de dix sous.
Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de
l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez
bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on
les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que
l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le
législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être
rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de
l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois
et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un
gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi.
Depuis 1803, la loi n’a pas changé: l’État a maintenu invariablement
le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il
s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses.
La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse;
l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais
d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans,
les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et
abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train
et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or
devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt
francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et
quelques sous. L’or _fait prime_, comme on dit. C’est ce qu’on appelle
une crise monétaire.
Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur
quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires
chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui
suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent
comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la
terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La
pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui
veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est
encore une crise monétaire: l’argent fait prime à son tour.
Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or
était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris
n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était
si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50
centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en
moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or.
Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or
est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en
1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or.
La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre
sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent
quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé
jusqu’à nos jours; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859,
le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour
fabriquer de la petite monnaie.
Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire
les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et
il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces
divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art
toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut: tant
l’argent est devenu rare et cher!
Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et
épouvanté.
--Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe,
l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or.
L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus
précieux. Que va faire le gouvernement? J’espère bien qu’il ne tardera
pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent
sous en argent valent vingt francs en or!
--Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un
économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit
que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent
sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards
d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin
d’être épuisées; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes,
ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la
Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines
proprement dites, s’épuiseront un beau matin; que la production
régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques
secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux.
C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent
sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour
suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible
voix l’excellente loi de 1803: «L’argent est à l’or comme le nombre un
au nombre quinze et demi.»
--Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais
pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste?
--C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai
parlé, le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux Mondes_ ont poussé
des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient
à tout propos que la France était au plus bas; qu’une pléthore
d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce
et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes
les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes
publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes
articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour
et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par
l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans
le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique.
Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna
rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis
arrivé à l’heure dite.
L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un
bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer;
l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la
façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient
à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le
titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au
public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400
francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les
plus loyales de l’univers.
Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces
commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour
cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit
personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à
cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se
compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France
et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a
besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots
à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après
s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets
de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme
d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit
comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que
l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de
banque et jamais en faveur de l’État.
Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela
paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef
de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus
auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille
francs de revenu... par jour.
Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment
beau, je dois l’avouer: on frappait pour le gouvernement des pièces
de vingt, de dix et de quatre sous; pour les particuliers, de l’or.
Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas; le
gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante
et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent
l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait
en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas
mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a
défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures.
Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge.
--Entre vite, me cria-t-il, on va couler.
Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes
perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent
cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui
laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides,
longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de
deux doigts.
--C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix
sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.
Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient
et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs.
C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces
de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien,
qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La
même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de
deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four: sans quoi, le
métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est
pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et
celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser.
Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur
d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe
à l’emporte-pièce; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard
m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des
flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au
rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont
trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce
qu’ils aient le poids, et rien de plus.
On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient
du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte.
Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche: un
vrai miracle de mécanique! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841,
les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait
les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous; et les
meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt
à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une
petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à
soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller
la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante
mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est
une merveille: un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de
la monnaie au lieu de la farine! Le grand homme qui a inventé cette
presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du
tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point.
Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée; mais
non.
--Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné
son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte,
le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis.
--Pourquoi gratis?
--Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids
et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la
commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre
indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont
le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine
solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le
laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État
ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables.
--Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas
lui-même? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je
serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De
plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége
très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes,
les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés
directement sous la main de l’État; pourquoi n’en serait-il pas ainsi
des monnaies? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que
tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises
monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro
le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se
faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait
doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se
réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis
qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire
fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un
entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières
précieuses que le public lui a confiées? Tu m’as dit toi-même que vous
aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie.
Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur?
--Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché,
sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le
gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la
livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon,
quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et
Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère.
Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car
elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une
régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de
Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à
ton ami Godard.
--Hé bien? Qu’a-t-on répondu?
--Des choses très-sensées: que l’entreprise attirait dans le pays les
métaux précieux.
--Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons
pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900
millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions
d’argent dans le pays.
--On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde
responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la
Monnaie.
--Tu appelles cela un avantage! J’aimerais mieux que l’État garantît
les lingots; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis.
--On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement
ne tromperait pas le public.
--Et que gagnerait-il à le tromper? L’État ne saurait rien prendre au
public sans se voler lui-même.
--On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un
fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un
particulier n’en prend de ses propres intérêts.
--Connu; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à
perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie
nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin
de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est
ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes.
Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il
était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine
était montée; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La
machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus.
Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait
à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique? Et crois-tu que ces
jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs?
--Mais, malheureux! c’est toute une révolution que tu proposes!
--Pas du tout; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur:
vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous
remplace, moi l’État.
Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit:
--Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve.
Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le
monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre
quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais
pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en
ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans
l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la
pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu
veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter
à l’avenir.
Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine,
que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi
réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me
raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la
langue me démange, il faut que je dise la vérité.