Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des
Tuileries.--Une réunion très-mêlée.--L’arc-en-ciel.--Le chapelet.--Les
choristes à l’unisson.--Une jeune femme d’affaires.--La blouse bleue
et les lunettes d’or.--L’homme aux boulettes de mie de pain.--Le
valet d’un seigneur étranger.--Une vieille dame déraisonnable.--La
politique de Tortillard.--Mon intervention.--Je reçois un accueil
fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme.--Réflexions
philosophiques.
Ma chère cousine,
Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent
que les journaux: il est impossible que tu n’aies pas entendu le
bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse
était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne
se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le
gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas
les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu l’esprit pour secouer si
bruyamment des fers imaginaires.
Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par
grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien;
mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de
la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde.
Les marrons d’Inde commencent à tomber; j’en ramassai quelques-uns.
Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf
ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre; cependant
tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des
journalistes.
Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en
temps: «Silence!» Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours
le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait
être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait
singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote
brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la
tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix: je l’aurais pris
pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa
poche.
Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel déclara que
la séance était ouverte; chacun prit une chaise, et je m’assis comme
tout le monde, par esprit de curiosité.
--Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères,
et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous
commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un
principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas.
L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le
rappela poliment à l’ordre; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il
se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille:
--On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé; on
n’en trouverait pas deux dans l’Univers.
Il reprit à haute voix:
--Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite
note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de
la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége
de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre
parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je
souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou
la guerre. C’est pourquoi je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le
monde. On pourrait presque m’appeler le _Whist_, organe du silence. Or,
messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire
tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné?
L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une
familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu
à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée.
--Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que
j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous
trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir.
Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul
et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la
même partie dans un chœur:
--J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère
officiel: pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour
applaudir? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens,
puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais
à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce
qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir d’un autre ministre un
avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu
dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est
pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu
de danger.
L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il
dit ensuite, d’un front plus rembruni:
--La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler
la première. Vous êtes de l’opposition; du moins, vous en avez été sous
tous les régimes.
La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans,
mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste
de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier,
et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son
nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis
sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les
caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée;
sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en
grenaille.
--Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti plein de gloire
et de vie pour les Champs-Élysées, m’a appris à défendre la liberté.
»Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes les libertés
imaginables.
»Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une.
»Mais manquons-nous de liberté?
»Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme les uns et je pense
comme les autres.
»Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler plus juste, dans
les affaires. Les affaires sont mon unique souci, et je n’ai plus
d’autre affaire que les affaires.
»La Bourse est un beau monument. La Chambre des députés n’était pas
mal, mais la Bourse est mieux.
»Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui m’intéresse
médiocrement, j’irai à la Bourse.
»Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, le plus complet
qui se publie à quatre heures.
»Aucune puissance humaine ne m’empêchera de dire que mes actions sont
en hausse et que mes obligations vont aux nues.
»Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes quatre dernières
pages les biberons les plus infaillibles et les médicaments les plus
mystérieux;
»Et de faire par ces moyens une fortune colossale;
»Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent la
richesse.
»Voilà ma politique.
»La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté de s’enrichir.
Comme elle achevait de parler, je vis accourir un homme en blouse qui
s’essuyait le front avec un mouchoir brodé. Il avait des lunettes d’or
sur le nez, une casquette sur la tête et quatre millions dans la poche.
Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de ces ouvriers de
la pensée qui demandaient la députation en 1848.
--Arrivez donc! cria le président; il y a un Siècle que nous vous
attendons.
--Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité majestueuse.
J’étais chez le marchand de vins de la rue du Luxembourg, et je parlais
de gloire et de liberté à quelques prolétaires en goguette.
Le chapelet crasseux murmura entre ses dents:
--Chez le marchand de vins! Il y est toujours. On n’y entre jamais sans
le rencontrer sur la table, ou dessous.
--Comment le savez-vous? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe.
--Chauvin!
--Jésuite!
--Navet!
--Silence, messieurs! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de
l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question.
Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances.
--Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point
de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je
revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout
pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens
en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose:
ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se
persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au
pied du mur. Mais moi! vous connaissez mes opinions et mes capitaux.
Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour
souhaiter le renversement de toutes choses.
»Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit
le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif
auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux
vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes
collaborateurs; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles
radicales qui me faisaient concurrence; il force les républicains de
toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la
presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez _le National_, _la
Réforme_, _la Démocratie Pacifique_, _le Peuple_ et tous mes ennemis,
sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes
annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre
sous.
--J’irai le dire à Sparte! hurla l’homme au chapelet.
--Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous
entendez la charité chrétienne!
Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il
marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le
châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire
imposante; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain
et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique
voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il
était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas.
--Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme.
--C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel.
--Peut-être; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en
recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute
l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans
les _Deux Mondes_ pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait
ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer
contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain.
--Pensez-vous donc l’ébranler ainsi?
--A Dieu ne plaise! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire
le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un
réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je
l’espère, éloigné de mon pays.
--L’animal parle bien! murmura entre ses dents l’homme au chapelet;
mais nous éreintons mieux que ça.
--Silence! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a
réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa
motion.
--Dieu puissant! s’écria l’orateur avec une terreur visible.
Penserait-on à m’accorder ce que je demande? Ce serait fait de moi, et
il ne me resterait plus qu’à mourir.
--Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi,
que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime
parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement
constitutionnel.
--Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire,
peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des
mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées
de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons
entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne
puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque
ni d’esprit, ni de politesse.
»Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent
interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je
réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe
moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui
pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis
pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une
fois; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours
resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement,
pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande pour
le harceler, qu’arriverait-il? Je serais forcé ou de me rallier
ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans
aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc,
s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles
restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler
ni, par conséquent, aucune raison d’être.
Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche,
s’écria tout à coup:
--Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui!
Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation
bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait
pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée
de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque
partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le
temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de
satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides; sa main osseuse
folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc.
Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put:
--Madame! avez-vous quelque chose à dire? La parole est à vous. Vous
savez de quoi il s’agit?
Elle répondit avec une volubilité extraordinaire:
--Oui, oui, oui, oui, oui, oui! Mon âge? Bientôt deux cent cinquante
ans. Mon principe? L’appel au peuple. Appelez! appelez! ne craignez
pas! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène!
Jouez-vous le reversi? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington;
il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin; c’était le
dernier, oui, oui, oui! mais joli comme un amour! Hélas! monsieur, la
Révolution me l’a tué; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte
Madame? Monseigneur le dauphin, vous savez? le grand dauphin, fils
du grand roi? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous
abandonne; on ne le voit plus. Vive le roi quand même! mais n’oubliez
pas l’appel au peuple!
Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne
dame n’avait plus toute sa raison.
--Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple.
--Ah! vraiment! vous me faites plaisir. Oui, oui, oui. Eh bien,
qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves gens? vive le roi?
--Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais ce
n’est pas cela qu’ils ont dit.
--Ah! les marauds! les faquins! les bélîtres! Voyez-vous cette
canaille qui se révolte contre ses maîtres! Aussi, pourquoi
s’avisait-on de les consulter? Envoyez-les tous ici, que je leur
apprenne à vivre. Vidame, tirez l’épée, prenez ce ruban; il est à mes
couleurs; exterminez-moi les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en
restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser.
La cause était entendue. Le président dit à l’homme au chapelet:
--Vous avez la parole; n’en abusez pas.
--Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, qui de vous se
permettra de me reprendre? Je dis ce qui me plaît, je ne relève que de
moi-même, et d’un homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye
mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser le pied de
son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, je le tolère, il me
tolère, nous sommes quittes. Tout le monde sait que je cogne dur; voilà
ma liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, j’en
demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut pour mes inimitiés
et mes vengeances. Si je dénonce un homme à la justice, il faut qu’elle
le ruine, qu’elle l’enferme, qu’elle l’étrangle!
Il reprit avec une mélancolie assez touchante:
--Mais hélas! Dieu clément! notre siècle est bien mollasse: on
n’étrangle plus. Les navets de l’Université se permettent d’écrivailler
contre nous, et ils ne sont pas même brûlés! Tout au plus si l’on brûle
leurs livres.
Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une jolie
promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire son chapelet.
Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le président
allait résumer les débats, quand je sentis quelque chose remuer sous
ma chaise. Un nain boiteux, qui semblait sortir de terre, s’écria en
grimaçant:
--Elle est trop bonne! Et moi, j’en suis donc pas?
On allait lui demander son nom, mais l’homme au chapelet le reconnut:
--Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es bien laid et
bien vicieux, mais je t’aime: on n’a jamais su pourquoi. Parle, mon
mignon; ces messieurs et ces dames sont tout oreilles.
Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi:
--M_av_ess_av_ieurs! J_av_e v_av_ous d_av_ir_av_ai...
--Quel est ce langage? demanda le président.
--Ça! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes de ma
connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais? On va servir autre
chose à monsieur. Je commence. Mes petites vieilles, nous sommes tous
du bâtiment. Si je me mettais à vous vendre mon piano, vous diriez:
«Gnouf! gnouf! trop tard le tonnerre!»
L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, se récria
violemment.
--Mais, tas de _pantes_, reprit l’orateur dans un nouveau langage, vous
êtes plus _sinves_ que des _largues_...
--Arrêtez! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais ce
dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée de ma maison,
lorsque M. Eugène Sue écrivait _les Mystères de Paris_. C’est l’argot
de Toulon, malheureux jeune homme! Avez-vous donc été au bagne?
Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous:
--Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté.
--Tant mieux pour vous, reprit le président; mais vous ne le serez
peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont
appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous?
--Ce que je deviendrai? Elle est trop bonne! Je deviendrai
millionnaire. Je ne suis pas politique, moi; je n’éreinte que les
innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens
sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et
le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de poisson
et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême.
Je serai le _Moniteur_ de la prostitution, _la Patrie_ du scandale, le
_Journal des Débats_ malhonnêtes, _l’Union_ des vices, _l’Estafette_
des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par
peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer
que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide.
--Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort
de vous salir les mains.
--Il n’y a pas de danger: les gens véreux me payeront des gants.
--Nous avons des lois sur la diffamation.
--Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop
fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès; bon! il est
sûr de le gagner; bon! qu’est-ce que je fais? Je cours trouver mon
homme loyalement, le front haut. Je lui dis: «Vous allez me perdre,
ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour
gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier? Non; car, avant
de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau
d’injures. En serez-vous plus riche? Non; car, si je vous paye des
dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les porter au bureau
de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de
me pardonner. Je vous offre mes colonnes; elles sont à vous; nous y
accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à
exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront
l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un? Nous allons l’injurier, lui,
sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son
cheval! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de
le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs!» Messieurs et chers
confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix.
--Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a
des épées et des pistolets en ce monde.
--Tant mieux! qu’on me tue mes rédacteurs! J’en trouverai assez
d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah! messieurs! si Dieu
permettait que je perdisse un homme par semaine! C’est ça qui fait
vendre les numéros!
L’homme au chapelet battit des mains; les autres gardèrent le silence.
Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester
un peu.
--Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, dans l’intérêt de
la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille?
--Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une
cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien
à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté
les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi? Je ne t’ai
rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais
chercher l’esprit français.
--Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune
homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout.
C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale.
L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant: «Un intrus parmi
nous!» Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au
chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je
m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition
avaient été à mes trousses.
Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la
sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je
repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et
contre la liberté de la presse.
Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est
solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la
presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est
aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre
en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en
1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de
France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de
lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette
question-là.
Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis: «L’homme
qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a
rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son
étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant,
ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher! Par
le bonnet de coton de mon vieux père! je donnerais deux sous pour
rencontrer l’empereur dans son jardin! «Sire, lui dirais-je, j’ai une
idée à vous offrir; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous
feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire
enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne
les craint.»