LE BEAU PAYS DE BADE

De mon respect pour les journaux.--Opinion de la presse française

sur Bade et son gouvernement.--Je voyage par admiration.--Passage

du Rhin.--Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand.--De quelques

usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous.--Contrebande,

contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc.--Bon conseil

que je n’ai pas suivi.--Promenade solennelle des wagons

allemands.--Bade et ses hôtes.--Mélancolie publique.--Une personne

dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien.--Elle.--Je la

trouve.--Bataille.--Défaite.--Arrestation.--Lui.--Je pars sans l’avoir

vu.--Un souhait en l’air.

Ma chère cousine,

Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute parole

imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne savons-nous pas depuis

longtemps que MM. les rédacteurs aimeraient mieux se couper le poing

que de tromper la crédulité publique? D’ailleurs, j’ai entendu dire

dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce.

Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux de Paris

célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne appelée Bade. Les

uns admirent la beauté sauvage de ses environs, la solitude de ses

forêts, la majesté des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses

eaux, la douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement

qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante en

l’honneur des bals, des spectacles, des symphonies, des chasses, des

courses, des feux d’artifice et du brouhaha plein de charmes qui

remplit cet adorable enfer.

Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions

contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple et l’esprit conciliant,

j’ai compris que chacun, suivant ses goûts, trouvait à Bade le silence

ou le bruit, la cohue ou la solitude, et que tout le monde y était

content. Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité

et le désintéressement des indigènes, je me rappelais les ballades

du moyen âge et les contes du bon chanoine Schmidt; j’étais heureux

d’apprendre que rien n’avait changé et qu’on trouvait encore au delà

du Rhin l’Allemagne au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. Quand

je lisais dans une correspondance de Bade: «La ville est pleine de

ducs, de grands-ducs, d’archiducs; nous ne les comptons plus que

par douzaines. Il y en a dans tous les hôtels; on les rencontre à

la Conversation par compagnies de sept ou huit; il est permis de

les toucher avec la main et même de leur taper respectueusement sur

le ventre;» je me disais avec une pointe d’orgueil démocratique:

«Qu’est-ce que cela prouve? Que le siècle a marché, et que la bonne

Allemagne est à la tête du progrès.»

Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à Bade avec vingt

sous dans sa poche et qu’il en est parti millionnaire, je souriais

finement, et je pensais en moi-même: «Pourquoi s’en étonner? ne faut-il

pas s’attendre à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique des

monarques? Ce Bajazet ou Bénazet que les journaux exaltent à l’envi,

ce prince qui donne les plus belles fêtes de l’Europe dans des salons

dignes de Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies et des

opéras-comiques pour l’ébattement de sa cour, ce sportsman qui jette

quatorze mille francs en litière à un cheval qui a bien couru, ne

devait-il pas faire quelque chose pour la malheureuse Italie?»

Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur

Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les

mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi.

Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers

la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous

les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je? comme un caissier.

C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la

belle horloge de Strasbourg.

Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur

battit, mes yeux se mouillèrent: «Salut, m’écriai-je en moi-même,

salut! pensive Allemagne! séjour de la bonne foi et de la simplicité;

patrie des vertus naïves; sanctuaire des souvenirs innocents! Reçois

un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait

de voir le jour au milieu des honnêtes Germains!» Peut-être avais-je

pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me

regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit:

--Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre; touchez là.

Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était

Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup

d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à

coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges

et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie

et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une

culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote

tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de

te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait

connaissance: donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en

fais mon ami.

Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un

plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une

maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de

tout pays: vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie,

coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me

commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur

certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère; mais

l’énormité des droits à payer me retint.

--Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami: nous les ferons entrer

sans la permission de la douane.

--En contrebande?

--Bien sûr.

--Est-il Dieu possible! Honnête Allemand, vous faites la contrebande?

--Hélas! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la

faisais pas?

Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je

ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger.

--Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au

gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur

vos marchandises?

--Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme

moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons

pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant

l’administration, c’est double plaisir.

Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux qui m’éblouit.

--J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez de faire tort à

votre gouvernement?

Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je développai ma question.

--Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie de Cognac,

des cigares de la Havane, des rasoirs anglais, du thé: je ne doute pas

que toutes ces denrées étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je

veux dire au gouvernement du grand-duc.

Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, que je partageai

son hilarité sans savoir pourquoi.

--Ça! criait-il en montrant du doigt les marchandises que j’avais

nommées; ça! c’est allemand comme ma casquette, et ça n’est jamais venu

de l’étranger.

--Quoi! ce vin de Champagne ne vient pas de la Champagne?

--Est-ce qu’il y a une Champagne?

--Cette eau-de-vie de Cognac?...

--Nous la faisons nous-mêmes, et je vous prie de croire qu’elle n’en

vaut ni plus ni moins.

--Mais vos rasoirs anglais? vos cigares de la Havane?

--Rasoirs anglais d’Allemagne, cigares havanais de Hambourg.

--Et le thé, que diable?

--Thé allemand, mon cher monsieur. Et vive la patrie allemande!

J’étais sérieusement étonné, et je commençais à me dire que la probité

varie suivant les climats. Car, enfin, un Rouennais qui ferait ce genre

de commerce ne passerait pas pour un honnête marchand, et les tribunaux

le condamneraient pour tromperie sur la nature des marchandises. Je

regrettai d’avoir amené la conversation sur un texte si délicat, et,

pour rompre les chiens, je me mis à regarder un rayon de librairie.

Tous nos romanciers y figuraient par rang de taille, depuis M. Mérimée

jusqu’à M. Xavier de Montépin.

--Pour le coup, m’écriai-je avec un certain soulagement, voici bien de

la marchandise française.

--Française, si l’on veut. Il est possible que ces livres aient été

écrits en français; mais on ne nous disputera pas l’honneur de les

avoir imprimés.

--Miséricorde! des contrefaçons!

--Ah! vous ne connaissez pas encore le patriotisme allemand.

Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. A mon avis, cousine, la

contrefaçon est le plus infâme de tous les vols, car elle ne dépouille

guère que des pauvres. Mon hôte prit mon silence pour de l’admiration;

il me montra des statues, des groupes, des objets d’art de toute

nature, surmoulés en Allemagne au détriment des artistes français; des

gravures et des lithographies françaises reproduites et gâtées par

le patriotisme allemand. Ce spectacle ne diminuait pas positivement

mon enthousiasme, mais il ébranlait toutes mes idées. Je m’apercevais

que la notion du juste et de l’injuste est fort incomplète chez les

Parisiens, et que l’Allemagne a le sens moral beaucoup plus large que

nous.

--Attendez! dit mon hôte, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements.

Voici un tiroir dont vous me direz des nouvelles. Il est plein de

curiosités tout à fait allemandes, et comme on n’en fabrique pas à

Paris.

Ici, ma pauvre cousine, permets-moi de me voiler la face. Ni ton âge,

ni ton sexe, ni ma pudeur ne me permettent de faire l’inventaire

de ce tiroir. Contente-toi d’apprendre qu’il était plein d’images,

de moulages et de joujoux curieux sans doute, mais d’une nature

indescriptible. «Il faut, me dis-je, que le peuple allemand soit bien

honnête au fond, et d’une candeur bien éprouvée, pour qu’il manie sans

danger toutes ces malpropretés-là.»

Un tiroir voisin contenait quelques milliers de billets de toutes les

loteries royales et grand-ducales. Des loteries en Allemagne! Tu vois

d’ici ma nouvelle stupéfaction. Je n’eus pas le temps de l’exprimer

tout haut: une jeune Allemande venait d’entrer dans le magasin, et

j’admirais sa beauté suave. Ses cheveux étaient aussi blonds et aussi

soyeux que le chanvre le mieux peigné. Simplement vêtue, un petit sac

de voyage à la main, elle me parut plus poétique que la Dorothée du

chef-d’œuvre de Gœthe. Elle nous salua modestement et acheta diverses

choses. Ses emplettes, que je n’aurais pas osé faire, me surprirent

tellement, que je lui demandai dans quel pays elle allait. Elle me

conta, sans se troubler, qu’elle allait à Paris vivre familièrement

avec un homme assez âgé, mais jeune de cœur. Une de ses amies, établie

en France depuis deux ans, lui avait procuré cette bonne place. Elle

ne craignait point de s’ennuyer, car elle trouverait à Paris plusieurs

Allemandes de sa connaissance, établies dans des conditions analogues.

--Voilà, dis-je à mon hôte, un nouveau genre d’exportation.

--Eh! eh! répondit-il avec son gros rire cordial; on vend ce qu’on a.

La jeune fille paya en or; le marchand lui donna son reste en argent

français.

--Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne veux pas vous

donner de fausse monnaie!

Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse monnaie... Je

n’en revenais pas.

L’excellent homme me montra dans son comptoir un casier tout rempli de

cuivre argenté et désargenté.

--Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir la somme

qu’elles représentent. Mais, comme une grande partie de la richesse

nationale est en monnaie de cet acabit, nous nous en servons entre nous.

Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de l’Allemagne,

et j’avais eu le temps de faire connaissance avec des institutions bien

différentes des nôtres. La fausse monnaie, la loterie, la contrebande,

la contrefaçon, la falsification des denrées, l’exportation des blondes

et tant d’autres choses inattendues me montraient ce beau pays sous

un jour nouveau. Ma bonne opinion des Allemands restait entière, car

on n’oublie pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration.

Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude vague; il me

tardait d’arriver à cette ville de Bade dont la réputation est si pure

dans les journaux. Je pris congé de mon hôte, qui ne parut pas me dire

adieu sans regret:

--Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi dans ma boutique.

J’en suis contrarié, non pour moi, mais pour vous.

--Pour moi! Ah! je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez expliqué ce

mot-là.

--Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez chez nous serait

autant d’épargné, et ce que vous emportez à Bade est autant de perdu.

Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute force en avoir le

cœur net, et je manquai le train pour la deuxième fois.

Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de Kehl? pourquoi

l’ai-je accusé de calomnier les institutions de son pays et les grands

hommes de l’Allemagne? Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans

son magasin! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez médiocres,

mais du moins j’aurais rapporté quelque chose.

Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier objet que

j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la canne à la

main. Personnage emblématique, qui symbolise à lui seul la lenteur

majestueuse des chemins de fer allemands. Comme la distance entre Kehl

et Bade est fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour

l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers des paysages

médiocres. Quelques petits villageois, pieds nus, s’amusaient à courir

le long de la route et à nous dépasser de temps en temps. Nous arrivons

enfin.

Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait encore dans mes

poches, les environs de la ville m’ont paru beaux. Oui vraiment,

presque aussi beaux que les Vosges, que les Français connaissent

si peu. Il y a des collines boisées, des pelouses assez vertes, et

une petite rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville

elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges assez

propres, avec quelques jardinets alentour. Comme j’étais venu sans

bagages, je cheminais tout doucement, les mains dans mes poches, et

suivant le monde. Il me parut que tout le monde allait du même côté. Je

passai devant un vaste bâtiment chargé de grandes mauvaises peintures,

et je craignis un instant que ce ne fût le palais du souverain. Mais la

foule ne s’y arrêtait pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur

des peintures qui faisait peur au public? Je n’ai pu le savoir. Un

promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait une source d’eau

minérale. On ne sait pas encore si elle est bonne ou mauvaise, attendu

que personne n’a eu la curiosité d’en goûter.

Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, pavoisée de

drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune et rouge. Cet ensemble n’est

pas harmonieux, mais il est gai, cela fait penser à polichinelle.

Quelques ouvriers accrochaient des verres de couleur à la devanture

du monument; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. Une

affiche collée sur le mur annonçait, pour le soir, un grand bal et

un spectacle, et des courses de chevaux pour le lendemain. A ces

munificences je reconnus que j’étais bien dans la capitale de M.

Bénazet.

La place était couverte d’un populaire assez nombreux. J’y découvris

en peu de temps vingt figures de ma connaissance. Arsène Houssaye,

Decourcelle, Méry, Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond

Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément Caraguel, Vivier,

Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des poëtes, des philosophes, des

journalistes, des artistes se promenaient là, comme sur le boulevard

des Italiens. Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un

arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, faisait

enrager les trois quarts du Jockey-Club. «Évidemment, dis-je en

moi-même, l’homme qui a su grouper autour de son palais tant d’êtres

intelligents n’est pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès...»

Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant les grands

personnages. Il y en avait de toute l’Europe; moins pourtant que je

n’aurais cru. Je vis cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne

ne faisait attention. En revanche, on s’empressait autour de deux ou

trois haridelles étrangères, fripées, ridées, roussies, fanées comme si

elles avaient voyagé dans des malles jusqu’à l’âge de cinquante ans.

Voilà ce que je vis du premier coup d’œil.

A la seconde inspection, je remarquai que tous les visages étaient

sinon tristes, du moins maussades. Je ne m’attendais pas à trouver le

public si sérieux au milieu d’un océan de plaisirs. Deux membres du

Jockey-Club passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait:

«Elle m’a pris mille louis en deux jours.--J’ai eu plus de bonheur,

répondit l’autre: je ne lui en laisse que cinq cents.--Ce qui me

console un peu, reprit le premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous

a vengés.»

Elle? qui, elle? Ce féminin m’intriguait un peu. Assurément, la

personne dont on parlait n’était pas mademoiselle Fix. Mais j’aurais

bien voulu savoir le nom de celle qui puisait si gaillardement dans les

poches du Jockey-Club.

Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et de vaudevillistes.

Ils parlaient de la même personne, mais sans la nommer. L’un se

plaignait de lui avoir donné six cents francs; un autre lui avait

laissé le prix de dix-huit articles; un troisième s’était vu dépouiller

par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, toujours

elle! Je n’osai pas demander le nom d’une créature aussi dangereuse: on

se serait moqué de mon ignorance, car ces messieurs aiment à gouailler

le prochain.

La faim me prit, il était six heures; j’entrai dans un restaurant

appelé Restauration. Je demandai qu’on me servît à l’allemande; les

garçons comprirent probablement que je voulais être servi avec lenteur.

J’attendis une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats

accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps d’écouter la

conversation des tables voisines! Il y en avait une entièrement meublée

de jolies filles ou qui avaient été jolies. Je les reconnus presque

toutes pour les avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à

deux chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste; à peine s’il

leur restait quelques bijoux. Elles se serraient tristement les unes

contre les autres, comme des colombes surprises par l’orage, et elles

buvaient du vin de Champagne en jurant tout bas entre leurs dents.

«Assurément, pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui a dévalisé

le Jockey-Club.» Je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé, car

elles maugréaient aussi contre la créature dangereuse qui les avait

dépouillées de tout. Diantre! j’avais toujours entendu dire que les

loups ne se mangent pas entre eux.

Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son dépit:

--Dire que la gueuse m’a volé cinquante mille francs!

--Bah! répondit philosophiquement sa voisine; tu te referas cet hiver.

--Oui, mais quel travail!

Pauvre dame! Je la plaignais de tout mon cœur. Elle était d’un certain

âge et visiblement fatiguée. Par quels efforts pouvait-elle gagner

cinquante mille francs en un hiver, dans notre pays où le travail des

femmes est si mal rétribué?

Je dînai cependant, et je fis un des plus mauvais repas dont il me

souvienne. Ah! ce n’était point cette table de M. Bénazet, dont il est

question dans les journaux. Aussi me tardait-il de faire connaissance

avec ce grand homme, pour qu’il m’invitât à dîner. Ce fut lui du moins

qui me régala au dessert. Son feu d’artifice que je vis pour rien, et

sans quitter la table, me plut infiniment. J’appelai un journaliste

de Paris qui entrait dans la salle, et je lui dépeignis en termes

chaleureux mon admiration et ma reconnaissance.

--Vous avez raison, me dit-il, c’est le plus aimable, le meilleur et

le plus généreux des hommes. Granier de Cassagnac a dit autrefois;

«Enfoncé Racine!» S’il venait à Bade pour un jour, il s’écrierait avec

autant de raison: «Enfoncé Louis XIV!»

Je me levai de table et je me promenai devant la grande halle, sous

le portique illuminé. J’ai la digestion philosophique, comme tu sais,

surtout après un mauvais repas. Je me disais que les Manichéens n’ont

pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent que le monde est partagé

entre deux influences contraires. Car voici d’un côté une mauvaise

créature qui s’applique à mettre les gens sur la paille; et voilà

d’autre part un bienfaiteur des hommes qui se signale chaque jour

par une nouvelle libéralité. Mais quelle pouvait être cette personne

funeste? Un passant me l’apprit en me culbutant.

--Gredine! criait-il; elle m’a rasé comme un ponton: il ne me reste pas

trente francs pour rentrer à la boutique!

--Qui? lui dis-je en le prenant au collet, qui est-ce qui vous a

dépouillé de votre argent?

Le voyageur du commerce répondit avec une brusquerie bien excusable:

--Mais est-il bête! c’est la Banque.

En même temps, il me montra du doigt, à travers la porte ouverte, une

grande table entourée de monde.

J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu d’instants

que la Banque est un être de raison, une abstraction pure, mais une

abstraction qui enlève l’argent du pauvre monde. L’honnête marchand de

Kehl m’en avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il

m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la Banque et des

joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez heureux pour amasser en peu

d’instants une somme rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec

un peu de bonheur il me serait facile de faire payer par la Banque

toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir de raconter à Paris que

j’ai vu M. Bénazet face à face, et qu’il ne m’en a rien coûté! Je me

mis donc à jouer très-petit jeu; mais le diable était probablement de

la partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non: je gagnai une

fois dix francs qui furent ramassés par un monsieur, et une autre fois

un beau louis d’or que je vis enlever par une dame très-respectable.

J’espérais encore que la fortune se retournerait vers moi, et que

mes voisins me permettraient d’en profiter, mais ma bourse s’épuisa

plus tôt que ma mauvaise veine, et je me trouvai sans un sou. Le

déménagement de mes finances s’était fait en moins d’une demi-heure.

Tout mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies où je ne

reconnaissais plus même mes louis.

Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir où je coucherais.

Un petit Allemand timide se glissa devant moi et jeta cinq francs

qui furent aussitôt perdus. Mais au même moment un agent de police

lui frappa sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et

j’entendis l’agent qui disait:

--C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour commencer, on vous a

mis à l’amende; aujourd’hui, votre affaire est claire; vous ferez de la

prison.

Rien n’était plus injuste que ces menaces; car enfin le pauvre diable

avait joué et perdu loyalement. Je résolus de prendre sa défense et

de me prouver à moi-même qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger

le prochain. Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit

brutalement:

--Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet homme est un

habitant de Bade; les gens de la ville n’ont pas le droit de jouer, et

je suis payé pour les en empêcher.

--Parbleu! répliquai-je, vous auriez bien dû me rendre le même service.

Il faut que vous ayez peu d’estime pour la Banque, puisque vous lui

défendez de ruiner vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit

gagner à tout coup? Voilà pourquoi vous lui livrez les étrangers

naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux contre elle. Je

l’écrirai à ma cousine, et cela modifiera ses idées sur la loyauté

allemande.

Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce n’était pas d’avoir

perdu mon argent; c’était de quitter Bade sans avoir vu ce bon M.

Bénazet. Car enfin je n’avais pas un instant à perdre; il fallait

profiter de mon billet de retour et prendre la fuite à l’instant.

Maudite Banque! scélérate de Banque! elle m’a privé du plaisir de

connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique des

bienfaiteurs de l’humanité!

Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait M. Bénazet à

un bout de l’Europe et la Banque à l’autre bout. Et je ne m’égarerais

jamais dans le pays de la Banque, mais j’irais tous les ans admirer les

belles fêtes de M. Bénazet.

Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 3 / 63 题