Scènes et Récits du Far-West américain.
CHAPITRE Ier.
Le départ.--La traversée.--Episode en mer.--Un capitaine
abolitioniste.--Savannah.--Les chemins de fer en Amérique.--Macon et ses
environs.--Montgommery.--Les rives de l’Alabama.--Mobile.--Les îles de
la mer.--Une plantation de riz dans la Caroline du Sud.--L’hospitalité
d’un planteur.--Une chasse aux caïmans.--Les bords du Potomac et la baie
de Chesapeake.
Le 21 janvier 1858, je m’embarquai au Havre pour les Etats-Unis sur le
clipper américain l’_Ontario_, dont le jeune capitaine Wilkie Fergusson
était de mes amis. Je désirais toucher d’abord à Savannah, sur la côte
de Géorgie, de là gagner par terre Montgommery et Mobile, au fond du
golfe du Mexique, où m’appelait depuis quelque temps un parent dont
l’affection avait entouré mon enfance des plus tendres soins, et que les
orages politiques avaient banni de France. L’_Ontario_, frêté par la
riche maison de Washington, Edward Bennett and Cº, devait séjourner une
vingtaine de jours à Savannah, faire voile ensuite pour Charlestown,
dans la Caroline du Sud, et faisant escale le long des côtes de la
Caroline du Nord et de la Virginie, aller enfin à Washington dans le
Maryland, déposer le reste de la cargaison qu’il amenait d’Europe. De là
je devais gagner New-York par terre, visiter Newhawen et Boston dans le
Massachusetts, et enfin les grands lacs canadiens. Telle devait être en
quelque sorte la première partie de mon voyage; la seconde me conduisait
à Saint-Louis en Missouri, à cent cinquante lieues à peine de l’immense
et mystérieux Far-West américain.
Depuis longtemps je désirais ardemment contempler ces redoutables
solitudes de l’Ouest, parcourues seulement par les Indiens, les
trappeurs, les émigrants et les bêtes fauves; de là gagner l’Orégon,
ensuite redescendre au Sud à San-Francisco de Californie, y étudier dans
les placers cette enivrante, mais souvent aride et périlleuse moisson de
l’or, qui pousse depuis dix années vers le Sacramento des aventuriers de
toutes les nations du monde. Peut-être me serait-il possible de
descendre encore plus au Sud, de traverser les déserts du nouveau
Mexique, ce Sahara américain, pour regagner les premiers forts du
Kansas, en prenant la route espagnole, qui côtoie les hauts contreforts
de la Sierra-Madre et le Rio-del-Norte. Mais cette dernière partie du
voyage était tellement semée de privations et de périls, qu’il me
restait des doutes nombreux sur la possibilité de l’accomplir, et de
compléter ainsi un immense circuit de deux mille lieues environ.
L’_Ontario_ n’emportait avec moi que trois passagers, un négociant de la
Nouvelle-Orléans, et deux jeunes missionnaires catholiques, qui allaient
répandre aux confins du Texas les lumières, les consolations de la
religion, et commencer une vie de labeurs et de dangers. Le plus âgé
d’entre eux n’avait pas vingt-cinq ans. Ils partaient joyeux, pleins de
zèle; la santé faisait éclater sur leurs visages de fraîches couleurs,
qu’ont sans doute déjà ternies les souffrances, les veilles et l’action
morbide d’une atmosphère souvent fatale aux Européens.
Nous sortîmes du Havre, par une brise du nord-est, et l’_Ontario_
fendait gaillardement une houle assez forte. Au bout de quelques heures,
la terre avait complètement disparu, et je vis sans regrets les côtes de
France s’effacer dans la brume d’une triste journée d’hiver.
Les quinze premiers jours de notre traversée n’offrirent aucun incident
remarquable, quelques grains de pluie ou de neige, quelques sautes de
vent qui nous contraignaient à courir des bordées, ou à mettre à la
cape, allure que l’Ontario supportait sans fatigue. Le vingtième jour,
nous fûmes assaillis à la hauteur des Bermudes par un coup de vent qui
nous jeta de vingt lieues environ en dehors de notre route. Cependant,
malgré une grosse mer et des grains fréquents, nous rétablîmes
facilement notre marche.
Le dix février, notre capitaine nous annonça que le lendemain matin nous
découvririons probablement la côte d’Amérique. Nous accueillîmes cette
nouvelle avec satisfaction; nous étions déjà fatigués de la monotone
existence du bord. Je ne dormis guère pendant cette nuit; au lever du
soleil, j’étais sur le pont, impatient, de contempler une terre nouvelle
qui me promettait des émotions inconnues. La mer était houleuse, agitée
encore par la tempête qui avait régné les jours précédents; nous
courions le vent au plus près, et l’_Ontario_, penché sur ses sabords,
filait en secouant l’écume des lames qui fouettaient sa proue, lorsque,
à travers les sifflements du vent et le bruit des vagues, un cri
prolongé, qui ressemblait à un appel de détresse, parvint jusqu’à nous.
La même clameur se répéta trois ou quatre fois dans l’espace d’une
minute, en devenant toujours plus distincte. Les hommes de quart
l’avaient entendue, et, montés sur les bastingages, interrogeaient
l’horizon.
Au même instant, la vigie cria de la hune: «Un canot sous le vent, par
le bossoir de tribord!» Tous les regards se portèrent dans cette
direction, et nous aperçûmes, à un demi-mille environ, un point noir qui
disparaissait par intervalles, et semblait arriver sur nous. Nous
reconnûmes bientôt que c’était une embarcation. Le capitaine fit mettre
en panne, et lancer un canot à la mer, monté par le second et huit
matelots vigoureux. Trois quarts d’heure après, ils ramenaient à la
remorque un canot géorgien, à moitié rempli d’eau, dans lequel ils
avaient trouvé, presque mort de froid et de faim, un nègre couvert pour
tout vêtement d’un mince pantalon de toile de coton.
Le pauvre diable était tout ruisselant d’eau de mer; il avait les traits
fortement altérés; on distinguait la pâleur sous l’épaisse teinte noire
de sa peau. Lorsqu’il arriva sur le pont, il pouvait à peine se
soutenir. Il eut cependant assez de force pour se jeter aux genoux de
Fergusson, et les tenir embrassés. Il sanglotait, poussait des cris
entrecoupés de paroles que nous ne pouvions distinguer. La douleur de ce
malheureux fit sur moi une vive impression. Nos matelots, tout
américains qu’ils étaient, semblaient aussi éprouver quelque compassion.
En ce moment, je vis l’intelligente figure de notre capitaine s’animer,
et une vive rougeur lui monter au front, surtout lorsque le nègre nous
montra avec des gestes suppliants une blessure qui lui avait divisé
presque entièrement, près de l’épaule, un des muscles du bras droit.
Elle fut pansée tant bien que mal; un verre de rhum et un peu de
nourriture eurent bientôt ranimé les forces de ce malheureux.
Quatre jours après notre arrivée à Savannah, Fergusson apprit qu’un
esclave s’était échappé d’une plantation de coton, située à peu de
distance de la ville, et dont le propriétaire était connu pour sa
brutalité envers les noirs. Le pauvre diable, arrivé d’Afrique et
débarqué en contrebande quelques jours auparavant, avait été de suite
employé par son nouveau maître à un travail assez difficile, dont il se
tirait fort mal, malgré les bourrades qu’on lui prodiguait Effrayé et
irrité tout à la fois de ces mauvais traitements, l’esclave s’assit dans
un coin, en refusant de continuer de travailler.
Le maître, devenu furieux, le roua de coups, et voyant qu’il ne
parvenait pas encore à le faire sortir de sa stupeur, il s’empara d’un
bowie knife, et en frappa violemment le nègre au bras droit. Celui-ci,
éperdu de terreur, s’enfuit de l’habitation et demeura caché pendant
deux jours dans un marais voisin; dans la nuit du deuxième au troisième
jour il revint à Savannah, détacha un des canots amarrés dans le port,
et croyant sans doute regagner son pays natal, à force de rames, il se
dirigea vers la haute mer.
Assailli par la tourmente qui durait depuis quelques jours, il avait été
emporté rapidement à trente lieues des côtes. Eperdu, mourant de faim,
harassé de fatigue et de froid, il s’était couché dans la frêle
embarcation, à demi remplie d’eau par les lames qu’elle embarquait à
chaque instant, et il attendait une mort préférable pour lui aux
souffrances de l’esclavage, lorsqu’il avait aperçu l’_Ontario_, et
poussé les cris que nous avions entendus. Le capitaine ordonna que ce
malheureux reçût tous les soins nécessaires, et qu’il restât caché à
bord jusqu’à notre arrivée à Washington.
J’avais été surpris en voyant Fergusson éprouver autant de compassion
pour ce nègre, car je connaissais le peu de pitié qu’excitent chez la
plupart des Américains les souffrances des esclaves. Lorsque nous fûmes
seuls, quelques moments après, je lui en exprimai mon étonnement:
«Cher ami, me répondit-il, avant de se révéler à vous, notre chère
Amérique vient de vous montrer une de ses plaies les plus vives,
l’esclavage, et les maux qui en sont inséparables. Vous m’avez vu rougir
tout-à-la-fois de pitié pour ce malheureux, et de honte pour son
bourreau. Il faut reconnaître cependant que tous les propriétaires
d’esclaves ne les traitent pas avec la même inhumanité; mais les
exemples de cette nature sont encore trop fréquents, surtout dans les
Etats du Sud. Vous allez visiter nos plus belles provinces; vous y
verrez des fleuves larges et profonds, qui, prenant leurs sources dans
les glaces du pôle, courent verser leurs eaux dans les pays les plus
aimés du soleil. Vous verrez des lacs grands comme des mers intérieures,
des déserts dont l’œil et l’esprit ne mesurent l’immensité qu’avec
effroi. Vous verrez des villes populeuses, riches en palais, des
prairies luxuriantes, des forêts où la création déploie ses merveilles.
Vous sentirez le génie américain éclater de toutes parts, dans ses
chemins de fer, dans ses vaisseaux, dans son commerce, dans son
industrie. Mais n’oubliez pas que l’Union porte au cœur un ver qui la
ronge, c’est l’esclavage, source incessante de souffrances et de
discordes, qui, tôt ou tard, déchirera en deux morceaux le drapeau
parsemé d’étoiles, qui flotte aux mâts de mon vaisseau.»
Et Wilkie me montrait le yacht américain qui venait d’étaler ses vives
couleurs, en même temps que la vigie nous annonçait la terre.
Trois heures après, nous jetions l’ancre dans le port de Savannah, et
j’étais confortablement installé dans la maison d’un riche commerçant de
la ville, parent de Fergusson. M. Clayton m’accueillit d’abord avec une
bienveillance mêlée de réserve; mais une fois la présentation faite par
notre ami commun, il me déclara que lui et sa maison étaient à ma
disposition. La présentation est en Amérique, peut-être plus encore
qu’en Angleterre, le talisman qui donne aux relations les plus nouvelles
l’attrait et les priviléges d’une ancienne amitié. M. Clayton mit pour
le lendemain sa voiture et ses chevaux à mon service pour visiter la
ville. Mais il ne pouvait m’accompagner que le matin, ses affaires
exigeant dans la journée sa présence à la bourse.
Le lendemain, à neuf heures du matin, nous montions dans un élégant
briska attelé de deux chevaux de race anglaise, qui nous emportaient
rapidement au milieu des rues ombragées de la ville.
Savannah est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui prend sa
source, à plus de cent lieues au nord, dans cette chaîne de montagnes
dont le pic de la Table est le sommet le plus élevé, et qui traverse la
Géorgie et la Caroline du Nord en effleurant seulement l’extrémité du
territoire de la Caroline du Sud. Le terrain sur lequel Savannah est
bâtie s’élève rapidement au-dessus de la rivière. Cette ville offre un
aspect charmant; elle est construite d’ailleurs d’une manière assez
originale pour que peu de cités des Etats-Unis lui ressemblent. Savannah
est plutôt une agglomération de riches villages qu’une ville proprement
dite, et chacun de ces villages possède sa maison commune, sa promenade
et son église. Chaque habitation est entourée d’un vaste jardin, embelli
par une riche verdure, et où les productions des Tropiques se montrent
mêlées aux fruits et aux fleurs de l’Europe. Le terrain est généralement
sablonneux. Je fus frappé de la quantité d’écailles d’huîtres qui
jonchaient le sol et contribuaient à la solidité des voies carrossables.
Les huîtres, me dit M. Clayton, sont dans notre pays la nourriture
presque exclusive du pauvre. C’est en vérité une manne que la Providence
a semée sur nos côtes. Les huîtres sont chez nous une des bases de
l’alimentation; elles se présentent au déjeûner, au dîner et au souper;
et ce matin même, si je n’avais craint de heurter vos habitudes
européennes, j’en aurais fait figurer sur notre table entre le thé et
les sandwichs. Elles sont d’ailleurs d’une qualité parfaite.
Nous rentrâmes pour le dîner, où j’eus l’occasion de vérifier
l’assertion de mon hôte au sujet des huîtres de Savannah. J’accompagnai
M. Clayton à la bourse, qui présentait une assez grande animation. Il me
conduisit au sommet de cet édifice, d’où l’on découvre un admirable
panorama. Pour la première fois, je pus rassasier mes yeux de la nature
américaine. D’un côté la mer, avec les îles qui bordent les côtes et
l’embouchure de la Savannah, de l’autre un océan de verdure au milieu de
laquelle se détachaient les habitations et la teinte plus pâle des
rizières, enfin aux limites de l’horizon, les cimes bleuâtres des
montagnes couvertes de forêts épaisses. Je m’arrêtai longtemps devant ce
spectacle, et lorsque, une heure plus tard, mon hôte vint me chercher
pour le retour, j’étais encore plongé dans cette délicieuse
contemplation.
Quoique Savannah soit la ville la plus importante de l’Etat de Géorgie,
comme population et commerce, elle n’en est cependant pas la capitale;
c’est à Milledgeville, située à soixante lieues environ de la côte, au
centre de l’Etat, que ce titre appartient. Milledgeville ne renferme que
trois mille habitants, tandis que Savannah en compte trente mille, dont
à la vérité la moitié sont des esclaves.
Je ne pouvais prolonger mon séjour à Savannah, car j’avais hâte de me
rendre à Mobile, dont trois cents lieues me séparaient encore. En ne
séjournant dans aucun des points intermédiaires, il me fallait quatre
jours pour effectuer ce voyage. Le chemin de fer me conduisait à Selma,
où je prendrais le bateau à vapeur, qui descend l’Alabama jusqu’à
Mobile. Mais j’avais l’intention de visiter Montgommery, située aux deux
tiers de ma route, et en passant à Mobile sept ou huit jours, il ne me
restait plus que le temps nécessaire pour regagner Savannah au moment où
l’_Ontario_ lèverait l’ancre pour Charlestown.
Le lendemain, à midi, le chemin de fer m’emportait à toute vitesse vers
Macon. La voie que je parcourais fait partie de ces nombreux réseaux qui
sillonnent dans tous les sens les Etats de l’Union, et activent dans ce
grand corps la vie commerciale et industrielle, en même temps qu’ils
favorisent le goût inné de l’Américain pour les voyages.
Le Quincy-Railway fut le premier chemin de fer construit aux Etats-Unis
(1827); mais il ne transportait que des marchandises. Le Baltimore and
Ohio railway, construit en 1830, transporta le premier des voyageurs;
sur ces deux lignes les wagons étaient traînés par des chevaux. En 1831,
pour la première fois, les locomotives furent employées aux Etats-Unis
sur les chemins de la Mohawk-and-Hudson et Baltimore and Ohio. Ces
machines étaient excessivement lourdes, et n’atteignaient qu’une vitesse
maximum de vingt milles à l’heure. Aujourd’hui cette vitesse est de cent
milles. Mais, fort heureusement pour les voyageurs, cette rapidité n’est
point en usage dans les transports journaliers. Si l’on considère en
effet la négligence avec laquelle les voies sont construites, et la trop
facile surveillance qu’on apporte en les exploitant, les accidents,
nombreux déjà, se multiplieraient dans une proportion énorme sur les
quatre-vingt mille milles de chemins de fer que comptent aujourd’hui les
Etats-Unis.
J’arrivai à sept heures du soir à Macon, après avoir traversé de
magnifiques campagnes couvertes de plantations de cotonniers. La
production du coton forme la principale richesse des états de Géorgie et
d’Alabama, où cette industrie a pris depuis quinze années un
développement considérable. Lorsque nous approchâmes de Macon, le soleil
était à son déclin, et le pays que nous parcourions avait à cette heure
un charme indéfinissable. La lumière de l’astre à son couchant nuançait
des plus riches couleurs la verdure des cotonniers, tandis que les
montagnes revêtaient déjà les sombres teintes qui précèdent la nuit. Les
nègres regagnaient les habitations en modulant un chant à la fois doux
et triste. Tout cela ressemblait presque à une idylle, à un tableau de
paix et de bonheur.
Le lendemain, à midi, j’arrivai à Montgommery, capitale de l’état
d’Alabama, où je désirais m’arrêter quelques heures, que je regrettai
bientôt; et rien ne signalerait cette ville dans mes souvenirs, si je
n’avais failli y mourir de faim, bien que je fusse descendu dans le
meilleur hôtel. Il est vrai que c’était un dimanche; j’eus toutes les
peines du monde à me procurer du pain et du chocolat, que j’arrosai de
brandy mêlé avec de l’eau. J’avais hâte de gagner Selma, dont douze
lieues me séparaient encore, et où je pourrais peut-être me dédommager
de ce jeûne forcé. J’y arrivai à huit heures du soir, et un souper assez
confortable, suivi d’une nuit de repos, me consola de ma mésaventure de
la journée.
Le lendemain, de bonne heure, je montai sur l’un des steamboats qui font
le trajet de Wetumpka et de Selma à Mobile, et bientôt nous descendîmes
rapidement le cours de l’Alabama.
L’Alabama, qui n’est en Amérique qu’une rivière de quatrième ordre,
pourrait passer en Europe pour un fleuve majestueux. Elle est formée par
la jonction de la Coosa et de la Talapoosa, et est navigable pour les
grands steamboats jusqu’à 600 mille de son embouchure. Ses bords sont
couverts d’une végétation remarquable, qui revêt encore un aspect
sauvage et primitif. Nous étions quelquefois toute une journée sans
apercevoir la moindre trace de civilisation.
Les tribus indiennes, qui habitaient autrefois le territoire de
l’Alabama, ne sont point encore disparues entièrement. Mais ces
peuplades, absorbées par la civilisation, abruties par l’usage du brandy
et du rhum, tendent à s’amoindrir du jour en jour. Avant un siècle,
peut-être, le dernier spécimen de cette race fera, comme rareté, la
fortune d’un nouveau Barnum. Quelques indiens, trois hommes, deux femmes
et un enfant, avaient été reçus par charité sur le bateau qui nous
emportait. Ils s’étaient groupés timidement dans un coin sur le pont; de
temps en temps un d’eux s’approchait des voyageurs, et leur offrait des
chapelets et des ornements d’écorce, la seule industrie de ces tribus.
Ces descendants dégénérés d’une race autrefois puissante et forte, sont
déjà bien loin de ces hardis Apaches, Comanches et Navajoes qui sont
encore aujourd’hui la terreur des déserts de l’Ouest.
Après quarante-huit heures de navigation, j’arrivai à Mobile, et l’un
des premiers visages que j’aperçus en débarquant fut celui d’une
personne qui m’était chère à plus d’un titre.
Les premières heures de noire réunion furent consacrées tout entières au
bonheur de nous revoir après une absence de neuf années. Nous parlâmes
de la France, des amis que nous y avions laissés, de ceux qui n’étaient
plus, de l’espoir pour les proscrits de revoir un jour le sol natal.
Notre espérance n’a point été trompée; la clémence du souverain s’est
étendue sur eux, et une année plus tard l’exilé regagnait la patrie,
lorsque moi-même, livré encore à toutes les chances d’un périlleux
voyage, je parcourais les solitudes de l’Ouest américain.
Mobile est située à l’embouchure de la rivière de ce nom, au fond du
golfe du Mexique. Elle fut fondée par un Français, au commencement du
dix-huitième siècle, cédée à l’Angleterre en 1763, quelques années plus
tard à l’Espagne. Il ne lui reste plus aucune trace de son origine
française. Mobile n’offre rien de remarquable; ses monuments sont
construits sur des proportions assez mesquines; elle ne renferme qu’une
belle rue, celle du Gouvernement, ombragée dans toute sa longueur par
des arbres magnifiques. Mobile possède un bois de magnolias
gigantesques, qui sert de promenade aux habitants. Combien de fois, le
soir, pendant mon rapide séjour, avons-nous passé de douces heures sous
ces charmants ombrages, tandis que les brises chaudes et parfumées du
golfe du Mexique répandaient autour de nous leurs senteurs enivrantes.
Mobile, voisine de la Nouvelle-Orléans, est quelquefois visitée par la
fièvre jaune, le terrible _vomito negro_, qui dans ce moment même
sévissait dans cette dernière ville. Un grand nombre de familles
s’étaient réfugiées à Mobile, et je pus admirer là les traits charmants,
l’élégance, et la gracieuse tournure des créoles de la Louisiane.
Pourquoi faut-il qu’au milieu d’une aussi splendide nature, la
Providence ait fait naître un horrible fléau, comme une ombre lugubre
parmi les couleurs de ce ravissant tableau?
Quelques jours après j’étais de retour à Savannah, et notre clipper
quittait, l’embouchure de la rivière; nous approchions de Sea-Islands,
les îles de la mer, et nous étions devant Beaufort, leur ville capitale.
Fergusson devait le lendemain visiter une des plantations des îles, il
m’engagea à l’accompagner, en me promet tant une charmante excursion.
Les îles de la mer produisent le coton le plus estimé. Dans la saison
d’été, les planteurs qui les habitent regagnent presque tous le
continent pour éviter les atteintes des fièvres que les chaleurs
développent dans ces parages. Mais au printemps le climat est
excessivement sain. Au moment où nous visitâmes les îles, nous
approchions de cette saison, et la population était au complet. Montés
sur un petit sloop gréé pour cette navigation, nous entrâmes dans une
série de canaux qui tantôt se resserraient de manière à laisser passer à
peine de front deux embarcations, et tantôt présentaient l’aspect d’un
grand fleuve. Quelquefois nous étions légèrement engravés, et le sloop
n’avançait plus que poussé par de longues rames.
Le paysage était aussi ravissant que varié. A chaque instant nous
apercevions d’immenses plaines couvertes de cotonniers, au milieu
desquels apparaissaient des habitations. Les palmiers, les pins, les
chênes, les cèdres mélangeaient cette verdure de teintes diverses. Cette
scène était animée par une foule de nègres occupés aux travaux des
plantations. Nous entrâmes à Beaufort à la nuit, et le lendemain, à
trois heures du soir, nous jetions l’ancre dans la rade de Charlestown.
Jusqu’alors, bien que j’eusse passé déjà près d’un mois aux Etats-Unis
je n’avais point encore pu examiner à loisir quels soins et quels
travaux exigeaient les deux principales cultures des Etats du Sud, le
coton et le riz, et je désirais vivement ne point quitter la Caroline du
Sud sans emporter quelques notions à cet égard. J’exposai ce désir à
Fergusson, et comme nous devions séjourner trois jours à Charlestown, il
m’offrit de me faire visiter une plantation de riz, située à dix lieues
de la ville.
Nous partîmes le lendemain matin. Une voie ferrée nous déposa à trois
lieues de notre destination. Nous trouvâmes à la station une voiture qui
nous y conduisit en une heure. Au moment où nous arrivâmes devant
l’habitation, nous entendîmes plusieurs détonations, et quelques
instants après le planteur accourut au-devant de nous, armé d’un fusil à
deux coups, avec lequel il faisait une guerre acharnée à des bandes
d’oiseaux qui s’abattaient sur de vastes rizières. Après que les
formalités de la présentation eurent été remplies, M. James nous
introduisit dans sa maison, près de sa femme, jeune et charmante créole
des environs de Jackson. En attendant le déjeûner, et avant de visiter
son exploitation, il nous fit servir d’abondants rafraîchissements où
figuraient les crus les plus renommés de France, avec l’ale et le porter
anglais. Puis nous sortîmes pour faire seulement le tour de
l’habitation.
Cette maison était construite en bois de différentes natures, parmi
lesquels on reconnaissait le cèdre, le pin et le chêne; elle se
composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avec un large toit
couvrant une galerie extérieure qui régnait sur les trois faces
principales. Derrière l’habitation, de vastes bâtiments et hangars,
légèrement construits, servaient d’écurie et abritaient les récoltes et
le matériel d’exploitation. Excepté sur sa façade antérieure, cette
maison était presque complètement entourée de verdure. M. James nous fit
visiter son écurie, qui renfermait trois chevaux, deux de race anglaise
pure, et le troisième plus ramassé dans ses formes, et qu’il nous assura
être le produit d’un étalon anglais et d’une jument de race indienne. Il
nous apprit qu’il avait déjà gagné avec cet animal des paris assez
considérables.
Pour que nous pussions juger de ses allures et de son énergie, il le fit
monter sans être sellé ni bridé par un jeune mulâtre, qui remplissait
chez lui les fonctions de groom. L’animal, renfermé dans sa boxe
d’érable, semble être d’une humeur excessivement douce, et se laissait
volontiers approcher et toucher. Mais lorsque le groom s’avança vers
lui, en lui adressant quelques mots accompagnés d’un sifflement sourd et
saccadé, le cheval tressaillit, releva la tête et voulut se dresser.
Ramené à terre par une main vigoureuse, il s’élança rapidement par la
porte de l’écurie, et, à ma grande surprise, il s’arrêta au bout de
vingt pas en hennissant et piaffant d’une manière sauvage; je pus alors
mieux examiner ses formes. Sa robe était d’une couleur indécise et
probablement innommée, qui se rapprochait de la nuance appelée en
France, gris étourneau. Sa crinière, presque noire et fort épaisse, lui
descendait à l’épaule, tandis que sa queue tombait presque jusqu’à
terre. On retrouvait la race anglaise dans les lignes du poitrail de
l’encolure et les jambes de devant, quoique le sabot fût plus court et
plus évasé, mais le train de derrière et la tête rappelaient par leurs
formes sèches et nerveuses la race des mustangs indiens.
L’animal semblait attendre un cavalier, lorsque tout-à-coup le mulâtre
jeta un cri; aussitôt la bête fit rapidement un mouvement de flexion
comme si elle voulait s’accroupir, tandis qu’au même instant le groom,
par un élan rapide, s’élançait sur son dos. Il la mit devant nous à
toutes les allures, en lui faisant exécuter les mouvements d’un cheval
parfaitement dressé. M. James nous fit remarquer le trot allongé de cet
animal, qui, en Europe, aurait pu passer pour un véritable stepper, et
c’était là un succès dont le planteur paraissait fier, car les chevaux
indiens trottent rarement, leur allure favorite est le galop.
Bientôt un coup de cloche nous annonça que le dîner était servi. La
charmante maîtresse du logis nous en fit les honneurs avec une grâce
parfaite. Le repas se composait de gibier, de volaille, de poissons qui
m’étaient inconnus, et d’une espèce de tortue d’eau nommée cooter. M.
James nous apprit que tout cela était le produit de la pêche et de la
chasse de ses esclaves. «Ne chassez-vous donc jamais, lui demandai-je,
car je n’appelais point une chasse les représailles auxquelles il se
livrait, lors de notre arrivée, sur les oiseaux des rizières.--Pardon,
me répondit-il, l’équitation et la chasse sont mes deux plus chers
loisirs. Notre pays est pour un chasseur un paradis terrestre.--Et
lorsque de mon côté je lui eus fait connaître que j’étais passionné pour
ce dernier exercice: Vous restez, continua-t-il, trop peu de temps parmi
nous, pour faire ample connaissance avec le gibier de nos forêts. Mais
je compte vous faire tirer dans quelques heures un gibier voisin de mon
habitation, et sur lequel les balles ont souvent peu de prise.
Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage.» Je respectai la
discrétion de mon hôte.
Après le dîner, nous partîmes pour visiter la plantation, qui, ainsi que
toutes les propriétés de ce genre, était placée près d’un ruisseau dont
le niveau était plus élevé de deux mètres environ; au moyen d’une écluse
on pouvait submerger tout ou une partie du terrain. Le riz n’est récolté
que lorsqu’il a été inondé trois fois, et soumis dans l’intervalle à
différents travaux de culture accomplis par des esclaves. Près de deux
cents noirs travaillaient en ce moment sous la direction du
contre-maître; ils étaient proprement vêtus et paraissaient en bonne
santé.
Nous visitâmes ensuite le village formé par la réunion des cases à
nègres. Ces cabanes étaient bien construites, quelques-unes possédaient
un petit jardin. Le village renfermait une chapelle desservie par un
missionnaire, et où l’on célébrait la messe le jeudi et le dimanche.
Nous vîmes aussi l’infirmerie et la maison d’école où se trouvaient en
ce moment une cinquantaine de négrillons dont l’instruction était
confiée au missionnaire.
Toute cette organisation annonçait de la part de M. James une grande
sollicitude pour le bien-être matériel et moral de ses esclaves. J’en
étais vraiment étonné, et j’en félicitai hautement, le planteur, qui me
répondit:
--Je ne fais que suivre en cela l’exemple qui m’est donné par
quelques-uns de mes voisins. Sans avoir une trop haute idée de la valeur
morale des nègres, je crois qu’un propriétaire d’esclaves a tout à
gagner à les bien traiter, et à ne sévir que dans de justes proportions.
Mes noirs n’ont pas toujours été mis sur ce pied. Mon père, qui a créé
cette plantation, était imbu des vieux préjugés, et ne voyait dans ses
esclaves que les instruments d’un revenu assuré. Pour moi, j’ai vécu dix
années à Paris, où j’ai perfectionné mon éducation, et j’en ai rapporté
d’autres idées. Je sais que dans un avenir plus ou moins éloigné
l’esclavage doit fatalement cesser d’exister. Cet évènement, réservé
peut-être à d’autres générations, des circonstances inattendues peuvent
en précipiter l’échéance. Quoi qu’il en soit, lorsque sonnera l’heure de
l’abolition, elle me trouvera préparé. Je désire, pour mes intérêts, et
surtout pour la prospérité de mon pays, que cette révolution
s’accomplisse d’une manière pacifique et graduée, sous l’empire des
idées nouvelles. Mais je suis convaincu que si aujourd’hui j’offrais la
liberté à mes esclaves, un grand nombre resteraient sur mon habitation,
dans les mêmes conditions qu’ils s’imposeraient volontairement.
Pendant cette conversation, nous étions parvenus à l’une des extrémités
de la plantation, à l’entrée d’une longue avenue qui pénétrait dans la
forêt, et où nous attendait une voiture légère, attelée d’un seul
cheval. Ce véhicule contenait trois fusils à bascule et autant de
cartouchières garnies.
--Maintenant, messieurs, nous dit M. James, nous allons chasser le
crocodile.
Croyant à une plaisanterie, je regardai notre hôte d’un air étonné.
--Rien n’est plus sérieux pourtant, continua-t-il; à un mille d’ici, le
ruisseau qui arrose ma propriété, forme une série de petits lacs où vit
une population de caïmans sur lesquels je vais de temps en temps exercer
mon adresse, surtout lorsque la négresse commise aux soins de ma
basse-cour m’accuse des disparitions trop fréquentes parmi mes oies et
mes canards. Il y a deux jours encore, un chien appartenant au plus
vieux de mes nègres, à l’oncle Tom de notre habitation, a été enlevé par
un crocodile au moment ou il se désaltérait. Ces amphibies ont un goût
très-prononcé pour la viande de chien, et voici notre appât. M. James
nous montrait un beau pointer, qui gambadait autour de nous.
--Comment, lui dis-je, vous aller exposer cet animal à la voracité des
caïmans?
--Certes non, me répondit-il, Jupiter est un trop excellent chien;
d’ailleurs, mistress James a pour lui beaucoup d’affection. Mais il se
fait tard, partons de suite, si nous voulons avoir encore deux ou trois
heures de jour. Dans dix minutes nous serons à destination.
En effet, un quart d’heure après nous arrivions près des bords d’une
charmante rivière, dont le cours tranquille et profond formait une série
de bassins naturels. Le site était délicieux; la forêt nous entourait de
tous côtés. Il régnait un silence profond, que troublait par intervalles
le chant du whip-poor-will ou le bruissement d’ailes d’insectes aux
riches couleurs. De temps en temps, nous faisions fuir un oiseau d’eau,
qui se posait à peu de distance en poussant un cri l’effroi. Il était
quatre heures du soir environ.
--C’est le moment, nous dit M. James, où les caïmans sortent de leur
long repos des heures plus chaudes, pour songer déjà à leur nourriture.
Nous attachâmes notre cheval à cent mètres de la rivière, et nous
marchâmes vers le ruisseau, en tenant en laisse Jupiter, qui ne
paraissait plus nous suivre d’aussi bonne grâce.
M. James nous posta, Fergusson et moi, derrière le tronc d’énormes
lianes qui baignaient dans l’eau leurs vigoureuses racines, et lui-même
gagna plus loin une position semblable.
Notre cocher maintint le chien sur le bord de la rivière, et lui fit
jeter, en lui pinçant les oreilles, des gémissements de douleur, qui
bientôt se changèrent en cris aigus. Au bout d’une minute un coup de feu
se fit entendre non loin de moi tiré par Fergusson; il fut bientôt suivi
d’un second, et l’eau jaillit au milieu de l’étang, sous les convulsions
d’un énorme caïman qui se débattait en teignant l’onde de son sang, et
ne tarda pas à couler à fond.
Nous attendîmes un quart d’heure environ, au bout de ce temps, les
oreilles de Jupiter furent pincées de nouveau. Je regardais avec
attention la surface de l’eau, lorsqu’à vingt pieds à peine de l’arbre
contre lequel je m’appuyais, et tout à fait en face de moi je vis le
liquide élément s’agiter doucement, et apparaître les naseaux et
l’horrible gueule d’un caïman. Je fis feu de mes deux coups; l’animal
disparut sans paraître blessé. Au même instant M. James tirait aussi sur
un autre monstre, sans obtenir plus de résultat.
M. James nous assura que si le crocodile blessé par Fergusson l’était
mortellement, il remonterait le lendemain à la surface et qu’il
servirait à la nourriture de ses nègres, qui malgré une insoutenable
odeur de musc, se régalent de ce mets répugnant.
Une heure après nous étions rentrés à l’habitation, et nous reprenions
le chemin de la station prochaine, d’où le railway nous ramenait à
Charlestown.
Nous remîmes bientôt à la voile pour Washington, et nous aperçûmes le
même jour les côtes basses et boisées de la Caroline du Nord, qui
paraissaient couvertes d’une sombre verdure que je n’avais point encore
remarquée dans la végétation américaine. Fergusson m’apprit que ces
forêts étaient formées par la réunion d’arbres résineux d’une espèce
magnifique, et qui atteignent d’énormes dimensions. Ces bois produisent
une grande quantité de résine, de térébenthine, de poix et de goudron,
dont l’extraction est une des principales industries de la Caroline du
Nord.
Pour extraire le suc de ces arbres, on pratique des incisions qui se
communiquent entre elles et amènent la sève dans un réservoir commun
placé au pied de l’arbre. Vers le mois de mars, la sève commence à
paraître en devenant de plus en plus active à mesure que la saison
avance, jusqu’à ce qu’elle cesse de couler aux approches de l’hiver. Le
suc est enlevé au fur et à mesure du réservoir commun, et placé dans des
barils où il se solidifie. Chaque arbre peut produire ainsi cinq gallons
de sève par année. Au bout de quatre ou cinq ans, l’arbre épuisé finit
par mourir. Il est alors abattu, découpé en morceaux qui, soumis à une
combustion modérée et régulière, laissent encore échapper le suc qu’ils
contiennent. C’est le goudron du commerce.
Nous passâmes successivement en vue de Smithville et de Beaufort. Le
troisième jour nous parûmes devant Norfolk, sur la côte de Virginie, et
quarante-huit heures après nous atteignîmes l’entrée de la baie de
Chesapeake et l’embouchure du Potomac, et bientôt nous jetions l’ancre
dans le port de Washington.
C’était à Washington que je devais quitter l’_Ontario_ et son excellent
capitaine pour atteindre par voie de terre les états de l’extrême nord
et les lacs du Canada. Ce ne fut pas sans émotion que je me séparai de
Fergusson et que je dis adieu à son vaillant navire. A ce moment il me
semblait que le dernier lien qui m’attachait à l’Europe venait de se
rompre. Je me trouvais désormais isolé sur le vaste continent américain,
et au moment d’entreprendre un voyage de deux années, devant lequel
reculerait plus d’un homme déterminé. Mais je repris courage et résolus
de quitter le lendemain Washington et de gagner New-York en toute hâte.
La première quinzaine de mars venait de s’écouler, et je devrais être
rendu pour le 1er mai à Saint-Louis en Missouri, si je voulais faire
partie d’une de ces expéditions qui s’organisent chaque année pour le
Far-West et la Californie.
Le lendemain, de bon matin, je louai dans le port un canot monté par
deux rameurs vigoureux, et je passai quatre heures fort agréables en
visitant l’embouchure du Potomac, qui n’a pas, au-dessus de Washington,
moins de trois milles de largeur. Des deux côtés du fleuve s’élevaient
des hauteurs boisées, éclairées par un magnifique soleil de printemps.
Une quantité considérable d’embarcations et de navires de toutes tailles
entraient dans la rivière, ou en sortaient, et je saluai deux ou trois
fois le pavillon français aux mâts de quelques uns de nos vaisseaux de
commerce. J’apercevais au loin les marais de la baie couverts de bandes
immenses de sauvagine. J’étais transporté en voyant cette activité, ce
fleuve majestueux, cette admirable nature. De temps en temps passait,
non loin de nous, un de ces grands Steamboats, qui naviguent sur le
Potomac, et réunissent à la modicité du prix du transport une
confortable élégance et une table bien servie.