Un poëte français contemporain, exclu de toute participation aux
déploiements de beauté officiels, en raison de motifs divers,
aime, ce qu'il garde de sa tâche pratiqué ou raffinement
mystérieux du vers pour de solitaires Fêtes, à réfléchir aux
pompes souveraines de la Poésie, comme elles ne sauraient exister
concurremment au flux de banalité charrié par les arts dans un
faux-semblant de civilisation.--Cérémonies d'un jour qui git au
sein inconscient de la foule: presque un Culte!
La certitude de n'être impliqué, lui ni personne de ce temps,
dans aucune entreprise pareille, l'affranchit de toute
restriction apportée à son rêve par le sentiment d'une impéritie
et par l'écart des faits.
Sa vue d'une droiture introublée se jette au loin.
A son aise et c'est le moins, qu'il accepte pour exploit de
considérer, seul, dans l'orgueilleux repli des conséquences, le
Monstre, Qui ne peut Etre! Attachant au lâche flanc ignare la
blessure d'un regard affirmatif et pur.
Omission faite de coups d'oeil sur le faste extraordinaire mais
inachevé aujourd'hui de la figuration plastique, dont se détache,
au moins, dans sa perfection de rendu, la Danse seule capable,
par son écriture sommaire, de traduire le fugace et le soudain
jusqu'à l'Idée (pareille vision comprend tout, absolument tout le
Spectacle futur,) cet esthéticien, s'il envisage l'apport de la
Musique au Théâtre fait pour en mobiliser la splendeur, ne songe
pas longtemps à part soi.. déjà, de quels bonds que parte sa
pensée, elle ressent la colossale approche d'une Initiation, qui
surgit plus haute, signifiant par des voix d'adeptes: Ton souhait
d'auparavant, de bientôt, ici, là, vois, chétive, s'il n'est pas
exécuté.
Singulier défi qu'aux poëtes dont il a usurpé le devoir avec la
plus candide et étincelante bravoure, inflige Richard Wagner!
Le sentiment se complique envers cet étranger, émerveillement,
enthousiasme, vénération, aussi d'un malaise à la notion que tout
soit fait, autrement qu'en irradiant, par un jeu direct, du
principe littéraire même.
Doutes et nécessité (pour un jugement strict) de discerner les
circonstances que rencontra, au début, l'effort du Maître. Il
surgit au temps d'un théâtre, le seul qu'on peut appeler caduc,
tant la Fiction en est fabriquée d'un élément grossier:
puisqu'elle s'impose à même et tout d'un coup, commandant de
croire à l'existence du personnage et de l'aventure, de croire,
simplement, rien de plus. Comme si cette foi exigée du
spectateur ne devait pas être précisément la résultante par lui
tirée du concours de tous les arts suscitant le miracle,
autrement inerte et nul, de la scène! Vous avez à subir un
sortilège, pour l'accomplissement duquel ce n'est trop d'aucun
moyen d'enchantement impliqué par la magie musicale, afin de
violenter votre raison aux prises avec un simulacre, et d'emblée
on proclame: Supposez que cela a lieu véritablement et que vous y
êtes!
Le Moderne dédaigné d'imaginer; mais expert à se servir des arts,
il attend que chacun l'entraîne jusqu'où éclate sa puissance
spéciale d'illusion, puis consent.
Il le fallait bien, que le Théâtre d'avant la Musique partit d'un
concept autoritaire et naïf, quand ne disposaient pas de cette
ressource nouvelle d'évocation ses chefs-d'oeuvres, hélas!
gisant aux feuillets pieux du livre, sans l'espoir, pour aucun,
d'en jaillir à nos solennités. Son jeu reste inhérent au passé,
tel que le répudierait, à cause de cet intellectuel despotisme,
une représentation populaire, la foule y voulant, selon la
suggestion des arts, être maîtresse de sa créance. Une simple
adjonction orchestrale change du tout au tout, annulant son
principe même, l'ancien théâtre, et c'est comme strictement
allégorique, que l'acte scénique maintenant, vide et abstrait en
soi, impersonnel, a besoin, pour s'ébranler avec vraisemblance,
de l'emploi du vivifiant effluve qu'épand la Musique.
Sa présence, rien de plus! à la Musique, est un triomphe, pour
peu qu'elle ne s'applique point, même comme leur élargissement
sublime, à d'antiques conditions, mais éclate la génératrice de
toute vitalité: un auditoire éprouvera cette impression que, si
l'orchestre cessait de déverser son influence, l'idole en scène
resterait, aussitôt, statue.
Pouvait-il, quoique le Musicien et même le proche confident du
secret de son Art, en simplifier l'attribution jusqu'à cette
visée initiale? Semblable métamorphose s'indique au
désintéressement du critique qui n'a pas derrière soi, prêt à se
ruer d'impatience et de joie, l'abîme d'exécution musicale ici le
plus tumultueux qu'homme ait contenu de son limpide vouloir.
Lui, fit ceci.
Allant au plus pressé il concilia toute une tradition intacte
dans sa désuétude prochaine avec ce que de vierge et d'occulte il
devinait sourdre, en ses partitions. A défaut d'une acuité de
regard (qui n'eût été la cause que d'un suicide stérile), si
vivace abonda l'étrange don d'assimilation de ce créateur quand
même, que des deux éléments de beauté qui s'excluent ou, tout au
moins, l'un l'autre s'ignorent, le drame personnel et la musique
idéale, il effectua l'hymen. Oui, à j'aide d'un harmonieux
compromis, suscitant une phase exacte du théâtre, laquelle
répond, comme par surprise, à la disposition de sa race!
Quoique philosophiquement elle ne fasse encore là que se
juxtaposer, la Musique (je somme qu'on insinue d'où elle poind,
son sens premier et sa fatalité,) pénètre et enveloppe le Drame
de par l'éblouissante volonté du jongleur inclus dans le mage; de
fait, on peut dire qu'elle s'y allie: pas d'ingénuité ou de
profondeur qu'avec un éveil enthousiaste il ne prodigue dans ce
dessein, sauf que le principe même de la Musique échappe.
Le tact est merveille qui, sans totalement en transformer aucune,
opère, sur la scène et dans la symphonie, la fusion de ces formes
de plaisir disparates.
Maintenant, en effet, une musique qui n'a de cet art que
l'observance des lois très complexes, seulement d'abord le
flottant et l'infus, confond les couleurs et les lignes du
personnage avec les timbres et les thèmes en une ambiance plus
riche de Rêverie que tout air d'ici-bas, déité costumée aux
invisibles plis d'un tissu d'accords; ou va l'enlever de sa vague
de Passion, au déchaînement trop vaste vers un seul, le
précipiter, le tordre: et le soustraire à sa notion, perdue
devant cet afflux surhumain, pour lui la faire ressaisir quand il
domptera tout par le chant, jailli dans un déchirement de la
pensée inspiratrice. Toujours ce héros, qui foule une brume
autant que notre sol, se montrera dans un lointain que comble la
vapeur des plaintes, des gloires, et de la joie émises par
l'instrumentation, reculé ainsi à des commencements. Il n'agit
qu'entouré, à la Grecque, de la stupeur mêlée d'intimité
qu'éprouvé une assistance devant des mythes qui n'ont presque
jamais été, tant leur instinctif passé s'isole! sans cesser
cependant d'y bénéficier des familiers dehors de l'individu
humain. Même certains satisfont à l'esprit par ce fait de ne
sembler pas dépourvus de toute accointance avec de hasardeux
symboles.
Voici à la rampe intronisée la Légende.
Avec une piété antérieure, un public, pour la seconde fois depuis
les temps, hellénique d'abord, maintenant germain, jouit
d'assister au secret représenté de ses origines. Quelque
singulier bonheur neuf et barbare l'asseoit à considérer, se
mouvant d'après toute la subtilité savante de l'orchestration, la
figure solennelle d'idées qui ont présidé à sa genèse.
Tout se retrempe au ruisseau primitif: pas jusqu'à la source.
Si l'esprit français, strictement imaginatif et abstrait, donc
poétique, jette un éclat, ce ne sera pas ainsi: il répugne, en
cela d'accord avec l'Art dans son intégrité, qui est inventeur, à
toute Légende. Voyez le des jours abolis ne garder aucune
anecdote énorme et fruste, comme par une prescience de ce qu'elle
apporterait d'anachronisme dans une représentation théâtrale,
Sacre d'un des actes de la Civilisation[*]. A moins que cette
Fable, vierge de tout, lieu, temps et personne sus, ne se dévoile
empruntée au sens latent de la présence d'un peuple, celle
inscrite sur la page des Cieux et dont l'Histoire même n'est que
l'interprétation, vaine, c'est-à-dire un Poème, l'Ode. Quoi! le
siècle, ou notre pays qui l'exalte, ont dissous par la pensée les
Mythes, ce serait pour en refaire! Le Théâtre les appelle, non!
pas de fixes, ni de séculaires et de notoires, mais un, dégagé de
personnalité, car il figure notre aspect multiple: que, de
prestiges correspondant au fonctionnement de l'existence
nationale, évoque l'Art, pour le mirer en tous. Type sans
dénomination préalable, pour qu'en émane la surprise, son geste
résume vers soi nos rêves de sites ou de paradis, qu'engouffra
l'antique scène avec une prétention vide à les contenir ou à les
peindre. Lui, quelqu'un! ni cette scène, quelque part (l'erreur
connexe, décor stable et acteur réel, du Théâtre manquant de la
Musique): est-ce qu'un fait spirituel, l'épanouissement de
symboles ou leur préparation, nécessite l'endroit, pour s'y
développer, autre que le fictif foyer de vision dardé par le
regard d'une foule! Saint des Saints, mais mental.. alors y
aboutissent, dans quelque éclair suprême, d'où s'éveille la
Figure que Nul n'est, chaque attitude mimique prise par elle à un
rythme inclus dans la symphonie, et le délivrant! Alors viennent
expirer comme aux pieds de cette incarnation, non sans qu'un lien
ceitain les apparente ainsi à son humanité, ces raréfactions et
ces sommités naturelles que la Musique rend, arrière prolongement
vibratoire de tout ainsi que la Vie.
[*] Exposition, Transmissions de Pouvoirs, etc.: t'y vois-je,
Brünnhilde ou: qu'y ferais-tu, Sigfrid!
L'Homme, puis son authentique séjour terrestre, échangent une
réciprocité de preuves.
Ainsi le Mystère,
La Cité, qui donna à cette expérience sacrée un théâtre, imprime
à la terre le Sceau universel.
Quant à son peuple, c'est bien le moins qu'il ait témoigné du
fait auguste, j'atteste la Justice qui ne peut que régner là!
puisque cette orchestration de qui tout-à-l'heure sortit
l'évidence du dieu ne synthétise jamais autre chose que les
délicatesses et les magnificences, immortelles, innées, qui sont
à l'insu de tous dans le concours d'une muette assistance.
Voilà pourquoi, Génie! moi, l'humble qu'une logique éternelle
asservit, ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes
marquées par la lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui,
ennuyés de tout afin de trouver le salut définitif, vont droit à
l'édifice de ton Art, pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet
incontestable portique, en des temps de jubilé qui ne le sont
pour aucun peuple, une hospitalité contre l'insuffisance de soi
et la médiocrité des patries; il exalte des fervents jusqu'à la
certitude: pour eux ce n'est pas l'étape la plus grande jamais
ordonnée par un signe humain, qu'ils parcourent, avec toi pour
conducteur, mais comme le voyage fini de l'humanité vers un
Idéal. Au moins, voulant ma part du délice, me permettras-tu de
goûter, dans ton Temple, à mi-côte de la montagne sainte, dont le
lever de vérités le plus compréhensif encore trompette la coupole
et invite à perte de vue du parvis les gazons que le pas de tes
élus foule, un repos: c'est comme l'isolement, pour l'esprit, de
notre incohérence qui le pourchasse, autant qu'un abri contre la
trop lucide hantise de cette cîme menaçante d'absolu, devinée
dans le départ de nuées là haut, fulgurante, nue, seule: au delà
et que personne ne semble devoir atteindre. Personne! ce mot
n'obsède pas d'un remords le passant en train de boire à ta
conviviale fontaine.
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Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.