Loin de tout et du temps où se cherchent dans le trouble nos
cités, la Nature, en automne, prépare son Théâtre, sublime et
pur, attendant pour éclairer, dans la solitude, de significatifs
prestiges, que l'unique oeil lucide qui en puisse pénétrer le
sens (ainsi notoire le destin de l'homme), un Poëte, soit rappelé
à des plaisirs et à des soucis médiocres.
Me voici, renfermant l'amertume d'une rêverie interrompue, de
retour et prêt à noter, en vue de moi-même et de quelques-uns
aussi, nos impressions issues de banals Soirs que le plus seul
des isolés ne peut, comme il vêt l'habit séant à tous, omettre de
considérer: pour l'entretien d'un malaise et, connaissant, en
raison de certaines lois non satisfaites, que ce n'est plus ou
pas encore l'heure de choses, même sociales, extraordinaires.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Et cependant, enfant sevré de gloire,
Tu sens courir par la nuit dérisoire,
Sur ton front pâle aussi blanc que du lait,
Le vent qui fait voler ta plume noire
Et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet!_
(THÉODORE DE BANVILLE)
L'adolescent évanoui de nous aux commencements de la vie et qui
hantera les esprits hauts ou pensifs par le deuil qu'il se plaît
à porter, je le reconnais, qui se débat sous le mal d'apparaître:
parce qu'Hamlet extériorise, sur des planches, ce personnage
unique d'une tragédie intime et occulte, son nom même affiché
exerce sur moi, sur toi qui le lis, une fascination, parente de
l'angoisse. Je sais gré aux hasards qui, contemplateur dérangé
de la vision imaginative du théâtre de nuées et de la vérité pour
en revenir à quelque scène humaine, me présentent, comme thème
initial de causerie, la pièce que je crois celle par excellence;
tandis qu'il y avait lieu d'offusquer aisément des regards trop
vite déshabitués de l'horizon pourpre, violet, rose et toujours
or. Le commerce de cieux où je m'identifiai cesse, sans qu'une
incarnation brutale contemporaine occupe, sur leur paravent de
gloire, ma place tôt renoncée (adieu les splendeurs d'un
holocauste d'année élargi à tous les temps pour que ne s'en
juxtapose à personne le sacre vain,) mais survient _le seigneur
latent qui ne peut devenir_, juvénile ombre de tous, ainsi tenant
du mythe. Son solitaire drame! et qui, parfois, tant ce
promeneur d'un labyrinthe de trouble et de griefs en prolonge les
circuits avec le suspens d'un acte inachevé, semble le spectacle
même pourquoi existent la rampe ainsi que l'espace doré quasi
moral qu'elle défend, car il n'est point d'autre sujet, sachez
bien: l'antagonisme de rêve chez l'homme avec les fatalités à son
existence départies par le malheur.
Toute la curiosité, il est vrai, dans le cas d'aujourd'hui, porte
sur l'interprétation, mais en parler, impossible sans la
confronter au concept.
L'acteur mène ce discours[*].
[*] ou M Mounet-Sully (octobre 1886)
A lui seul, par divination, maîtrise incomparable des moyens et
aussi une foi de lettré en la toujours certaine et mystérieuse
beauté du rôle, il a su conjurer je ne sais quel maléfice comme
insinué dans l'air de cette imposante représentation. Non, je ne
blâme rien à la plantation du magnifique site ni au port
somptueux de costumes, encore que selon la manie érudite
d'à-présent, cela date, trop _à coup sûr_; et que le choix exact
de l'époque Renaissance spirituellement embrumée d'un rien de
fourrures septentrionales, ôte du recul légendaire primitif,
changeant par exemple les personnages en contemporains du
dramaturge: Hamlet, lui, évite ce tort, dans sa traditionnelle
presque nudité sombre un peu à la Goya. L'oeuvre de Shakespeare
est si bien façonnée selon le seul théâtre de notre esprit,
prototype du reste, qu'elle s'accommode de la mise en scène de
maintenant, ou s'en passe, avec indifférence. Autre chose me
déconcerte que de tels menus détails infiniment malaisés à régler
et discutables: un mode d'intelligence particulier au lieu
parisien même où s'installe Elseneur et, comme dirait la langue
philosophique, _l'erreur du Théâtre-Français_. Ce fléau est
impersonnel et la troupe d'élite acclamée, dans la circonstance,
multiplia son minutieux zèle: jouer Shakespeare, ils le veulent
bien, et ils veulent le bien jouer, certes. A quoi le talent ne
suffit pas, mais le cède devant certaines habitudes invétérées de
comprendre. Voici Horatio, non que je le vise, avec quelque
chose de classique et d'après Molière dans l'allure: mais
Laertes, ici j'étreins mon sujet, joue au premier plan et pour
son compte comme si voyages, double deuil pitoyable, étaient
d'intérêt spécial. Les plus belles qualités (au complet),
qu'importe dans une histoire éteignant tout ce qui n'est un
imaginaire héros, à demi mêlé à de l'abstraction; et c'est trouer
de sa réalité, ainsi qu'une vaporeuse toile, l'ambiance, que
dégage l'emblématique Hamlet. Comparses, il le faut! car dans
l'idéale peinture de la scène tout se meut _selon une réciprocité
symbolique des types entre eux ou relativement à une figure
seule_. Magistral, un, infuse l'intensité de sa verve franche à
Polonius en une sénile sottise empressée d'intendant de quelque
jovial conte, je goûte, mais oublieux alors d'un ministre tout
autre qui égayait mon souvenir, figure comme découpée dans
l'usure d'une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer
pour mourir: falot, inconsistant bouffon d'âge, de qui le cadavre
léger n'implique, laissé à mi-cours de la pièce, pas d'autre
importance que n'en donne l'exclamation brève et hagarde «un
Rat!» Qui erre autour d'un type exceptionnel comme Hamlet, n'est
que lui, Hamlet: et le fatidique prince qui périra au premier pas
dans la virilité, repousse mélancoliquement, d'une pointe vaine
d'épée, hors de la route interdite à sa marche, le tas de loquace
vacuité gisant que plus tard il risquerait de devenir à son tour,
s'il vieillissait. Ophélie, vierge enfance objectivée du
lamentable héritier royal, reste d'accord avec l'esprit de
conservatoires moderne: elle a du naturel, comme l'entendent les
ingénues, préférant à s'abandonner aux ballades introduire tout
le quotidien acquis d'une des savantes d'entre nos comédiennes;
chez elle éclate non sans grâce, telle intonation parfaite, dans
les pièces du jour, là où l'on vit de la vie: Alors je surprends
en ma mémoire, autres que les lettres qui groupent ce mot
Shakespeare, voleter de récents noms qu'il est sacrilège même de
taire, car on les devine.
Quel est le pouvoir du Songe!
Le je ne sais quel effacement subtil et fané et d'imagerie de
jadis, qui manque à des maîtres-artistes aimant à représenter un
fait comme il en arrive, clair, battant neuf! lui Hamlet,
étranger à tous lieux où il poind, le leur impose à ces vivants
trop en relief, par l'inquiétant ou funèbre envahissement de sa
présence: l'acteur, sur qui se taille un peu exclusivement à
souhait la version française, remet tout en place seul par
l'exorcisme d'un geste annulant l'influence pernicieuse de la
Maison en même temps qu'il épand l'atmosphère du génie
shakespearien, avec un tact dominateur et du fait de s'être miré
naïvement dans le séculaire texte. Son charme tout d'élégance
désolée accorde comme une cadence à chaque sursaut: puis la
nostalgie de la prime sagesse inoubliée malgré les aberrations
que cause l'orage battant la plume délicieuse de sa toque, voilà
le caractère peut-être et l'invention du jeu de ce contemporain
qui tire de l'instinct parfois indéchiffrable à lui-même des
éclairs de scoliaste. Ainsi pour la première fois, m'apparaît
rendue au théâtre, la dualité morbide qui fait le cas d'Hamlet,
oui, fou en dehors et sous la flagellation contradictoire du
devoir, mais s'il fixe en dedans les yeux sur une image de soi
qu'il y garde intacte autant qu'une Ophélie jamais noyée, elle!
prêt toujours à se ressaisir. Joyau intact sous le désastre!
Mime, penseur, le tragédien interprète Hamlet en souverain
plastique et mental de l'art et surtout comme Hamlet existe par
l'hérédité en les esprits de la fin de ce siècle: il convenait,
une fois, après l'angoissante veille romantique, de voir aboutir
jusqu'à nous résumé le beau démon, au maintien demain peut-être
incompris, c'est fait. Avec solennité, un acteur lègue élucidée,
quelque peu composite mais très d'ensemble, comme authentiquée du
sceau d'une époque suprême et neutre, à un avenir qui
probablement ne s'en souciera pas mais ne pourra du moins
l'altérer, une ressemblance immortelle.