«On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une
grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française.
«Chaque académicien se chargera de la composition d'une lettre.
«A chaque mot de cette lettre on apportera l'étymologie reçue et
l'étymologie probable de ce mot.
«Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirés des auteurs
approuvés depuis Amyot et Montaigne.
«On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos
voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.»
* * * * *
Lorsque l'Académie voulut, il y a quelques années, s'occuper d'une
nouvelle édition de son Dictionnaire, son premier devoir n'était-il pas
de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf à le compléter,
s'il y avait lieu, en raison du progrès des études de linguistique?
Mais on n'y songea même pas; et, loin que l'Académie se montre en 1835
en avant du plan tracé en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve
encore aujourd'hui fort en avant de l'Académie.
Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rédigé au hasard, sans qu'on
ait pris la précaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorité
sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et
cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la
recommandation expresse de Voltaire! La primitive Académie avait
commencé par arrêter cette liste, que Pellisson nous a conservée; et
l'Italie a profité d'une idée française, que la France n'a pas même su
reprendre pour en tirer parti à son tour.
Voilà comment il se fait que Molière, la Fontaine, Pascal et la Bruyère
ne parlent pas français, par arrêt de l'Académie française; et comment
les décisions contenues au Dictionnaire de l'Académie doivent avoir
force de loi, sur la simple garantie du titre.
Le plan de Voltaire est resté jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et
le seul raisonnable. Seulement, le progrès des études veut que le point
de départ, que Voltaire fixait à Montaigne, soit reculé jusqu'à
l'origine de la langue, et qu'ainsi l'exécution du travail ait lieu en
deux parties.
La première comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen âge,
depuis le XIe siècle, date des plus anciens monuments, jusqu'à l'entrée
du XVIe, où la langue se renouvelle: cinq cents ans.
La seconde partie irait depuis l'entrée du XVIe siècle jusqu'au milieu
du XIXe: deux cent cinquante ans.
On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la
langue moderne. On pourrait, à l'aide de ce dictionnaire, remonter la
langue française jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant
les changements survenus sur les rives, et qui ont déterminé les
sinuosités du cours.
Pour la première partie: dresser un catalogue de textes par ordre
chronologique, où ne seraient admis, pour éviter l'erreur, que ceux dont
on connaîtrait sûrement l'âge et l'origine. On en ferait ensuite des
_index_, d'où l'on tirerait la matière du dictionnaire, ayant soin
d'accompagner chaque mot de son étymologie et de nombreux exemples, mais
surtout d'exemples datés; en sorte qu'on saisirait chaque mot à son
entrée chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de
naissance et son passe-port.
Ce travail n'est pas, à beaucoup près, si long ni si difficile qu'il le
paraît. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si
le gouvernement avait exigé des _index_ aux textes anciens qu'il a fait
publier, la besogne, serait aujourd'hui bien préparée. Faute de cette
précaution, pourtant bien simple, l'utilité de ces publications se
trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index où
seraient dépouillés fidèlement la _chanson de Roland_, le _livre des
Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous
fournirait le noyau de la langue française; il n'y aurait plus qu'à
guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'était pas
un grand surcroît de peine à l'éditeur, et c'eût été pour le lecteur
studieux une différence prodigieuse.
Voltaire voulait les étymologies, avec raison. L'étymologie tient à
l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la
langue. L'Académie n'en donne aucune, parce que, dit sa préface, c'est
un travail qu'il ne faut point essayer à demi. Mais c'est là un tour de
rhétorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un
embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur
vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'étymologie vous
échappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que
vous ne pouvez payer la dette entière, vous vous croyez autorisé à me
faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce
beau principe! En vérité, c'est une étrange doctrine pour une Académie!
Je doute qu'aucun créancier l'acceptât de son débiteur: Eh! mon ami,
paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste.
[138] Cette proportion est très-exagérée, à dessein; car il ne serait
besoin que de l'étymologie des racines.
Mon fils n'a pas en lui l'étoffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu;
il est donc inutile de lui faire apprendre à lire et à écrire. Que
penseriez-vous d'un père qui raisonnerait de la sorte? Il serait hué par
les marmots des frères Ignorantins.
Mais il faut se garder d'un autre excès. Prenant au pied de la lettre la
maxime de l'Académie, M. Napoléon Landais s'est cru tenu de fournir
toutes les étymologies, celles même qu'il ignorait. C'est pour remplir
cet engagement imaginaire qu'il dérive _croup_ de _roupie_, et _spencer_
de _sphincter_. Il prétend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut
qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voilà un beau
sphincter_; _mon sphincter est à raccommoder_. Je doute qu'il obtienne
cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles
étymologies, comme il vaut mieux rester débiteur de quelque chose que de
s'acquitter en recourant à la fausse monnaie.
* * * * *
Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y
voudrais la même fidélité aux dates de l'apparition des mots, le même
zèle et les mêmes scrupules pour l'étymologie, la même abondance
d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvénient d'être
diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire
saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins
d'explications, et plus d'exemples. La pédanterie n'est bonne qu'à
assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans
les matières où elle paraît le plus inévitable. Je voudrais qu'un
dictionnaire offrît une lecture intéressante par le choix et le
rapprochement des citations; que ce fût un livre de littérature et de
chronologie, presque autant que de scolastique.
Vous me direz que cela entraînerait bien loin. Non; car je me ferais de
la place en écartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les
dictionnaires compilés de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce
que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle éclaire
toutes les époques de la langue. Cela posé, je supprime comme
superfétation tout ce qui ne va pas directement à ce but.
Je ne mettrai pas au mot _Jésuites_ un long abrégé de leur histoire
depuis saint Ignace jusqu'à leur chute; ni au mot _Proposition_
l'histoire des cinq propositions de Jansénius, avec les dates; ni à
DANSE un article comme celui-ci: «_Danse d'ours_, composition dans
laquelle on cherche à imiter les airs de musette. Dans une _danse
d'ours_, les basses ronflent en pédale, tandis qu'un hautbois ou un
violon exécute à l'aigu un air villageois. La finale de la seizième
symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_.» C'est divaguer. De quoi sert
au mot _Jésus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses où
ce nom se trouve associé? Je n'aurais même pas le mot _Jésus_, ni aucun
nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une
autre[139]. Cela me dispenserait de résumer sous le mot _Ossian_ toutes
les querelles pour et contre l'authenticité des poésies gaëliques. En un
mot, je bannirais de mon plan la Géographie, la Mythologie et
l'Histoire, dont on a encombré le _Complément du Dictionnaire de
l'Académie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une
bibliothèque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans
le mien la technologie complète des arts et métiers, les faunes, les
flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des
termes généraux qu'on est exposé à rencontrer dans les livres ou dans la
conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spéciaux, et reste
en dehors de la langue proprement dite.
[139] Un livre infiniment précieux serait un dictionnaire universel
des noms propres ramenés tous à des noms communs. Ce serait un
trésor pour la linguistique.
Les proverbes sont dans le même cas: ils valent la peine d'être
recueillis à part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se
présenteraient naturellement et à propos; mais je fuirais la prétention
d'être complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais.
Il existe une quantité de proverbes niais, bas, ridicules, et peu
connus: «Il a mangé des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre
oeufs,» et bien d'autres que je trouve dans le _Complément_. Est-ce là
la langue française? La plupart des proverbes roulent sur une métaphore.
Je tiendrais avant tout à donner le sens propre de chaque mot, d'où
l'esprit descend de lui-même au sens figuré, parce qu'il n'y a rien de
plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant
qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de déterminer et
de fixer.
Ce principe admis retrancherait encore une foule de détails parasites.
J'ai déjà dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Académie_
avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq.
Évidemment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu réduire ce
_chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observé que Racine,
l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer
_chien_ dans le style de la tragédie:
Les _chiens_ a qui son bras a livré Jézabel...
Dans son sang inhumain les _chiens_ désaltérés...
Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hésité de supprimer: «Il
est fait à cela comme un chien à aller nu-tête!» En faveur de qui cette
citation? Il n'y a là aucune difficulté qui tienne à la langue; il n'y
en a d'aucune espèce.
Il n'est que trop aisé d'enfler un livre ou un article. En toute chose,
le mérite est moins grand d'atteindre au nécessaire que de savoir s'y
tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un
pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte.
Mettez le mot _cul_, puisqu'il est français; mais croyez-vous bien
nécessaire d'expliquer, même à un étranger, ce que c'est que _baiser le
cul à quelqu'un_, et le sens moral de ce précepte: _Il ne faut pas péter
plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse
d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de
l'Académie_ est trop riche de pareilles superfluités, qui sont les
immondices du langage.
Passons aux définitions. L'Académie, qui a repoussé les étymologies,
admet les définitions, et pourtant elle semble professer à l'égard des
unes et des autres la même doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou
les donner toutes. C'est une erreur; car comment et à quoi bon définir
la lumière, le feu, l'âme, le soleil? _etc._ Le premier tort de
pareilles définitions, c'est d'être inutiles; le second, d'être
inexactes ou trop naïves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne
définition. Il ne faut donc pas s'y risquer légèrement; encore moins
doit-on s'y étendre au delà du nécessaire. L'Académie définit le
_coeur_: «Viscère qui est le principal organe de la circulation du sang,
et qui est situé dans la poitrine.» Cela suffisait; mais elle ajoute:
«Il consiste en un muscle creux, dont la forme est à peu près celle d'un
cône renversé, légèrement aplati de deux côtés, arrondi à la pointe, et
ovoïde à la base.» Cette description anatomique est de trop; ce n'était
point là sa place. Au contraire, à l'article _Moulin_, je vois _moulin à
vent_, _moulin à foulon_, sans aucune explication ni description. Les
étrangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient été
peut-être aussi curieux de les connaître que d'apprendre la structure du
coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin à
paroles_.
Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Académie française définit l'objet;
elle en donne même deux définitions à choisir. En bonne foi, n'est-ce
pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_.
Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les définitions. Sans doute
il ne les eût pas rejetées absolument, comme aussi ne s'en fût-il pas
fait une loi. Il se fût réservé de juger l'opportunité.
Quant à vouloir noter la prononciation, c'est une puérilité qui ne
soutient pas l'examen. En vertu de quelle règle y procéderez-vous? En
quoi _Kotizâcion_, _Bourguoignie_, _Èlelipece_, sont-ils plus exacts que
_Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention,
j'aurai encore plutôt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe
publique, que d'étudier l'orthographe privée de M. Landais, qui ne me
dispensera point de l'autre.
La critique est la qualité essentielle qui doit présider à la rédaction
d'un dictionnaire. Par quelle étrange fatalité a-t-on jusqu'ici commencé
toujours par l'exclure?
L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Académie_ l'autorité
nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une
affaire d'habitude, une religion extérieure; car, dans l'usage, on
consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a
triomphé de quarante immortels: Hercule et Diomède n'en ont pas tant
fait. Mais, malgré sa supériorité relative, le _Dictionnaire de Boiste_
n'est pas encore le _Dictionnaire français_. Ce livre reste à faire. Il
faudra que ce soit un ouvrage d'érudition solide, claire et piquante; ne
péchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison
perpétuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre
elles toutes les époques de notre littérature depuis son origine. Cet
inventaire judicieux de notre passé et de notre présent contiendrait en
germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de
tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de génie. Ce serait un
service considérable rendu non-seulement à la patrie, mais à l'esprit
humain. L'Académie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y réussir mieux
que dans son premier travail! mais l'idée de le lui confier est
peut-être dans le projet de Voltaire l'unique point à réformer:
Vivite felices, quibus est fortuna peracta.