«_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux.»
(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.)
«Je _ne_ suis _point_ un homme à _rien_ craindre.»
(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)
«Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prétendre à un coeur qui se serait
donné.»
(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)
«Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci.»
(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.)
«Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ déguiser.»
(_Ibid._, act. III, sc. 8.)
On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples.
Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi, je n'en
crois rien. Un solécisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage,
mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas.
* * * * *
AUCUN était primitivement _alque_ (pour _auque_), contracté d'_aliquem_,
et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.)
L'habitude de voir _aucun_ employé dans des tournures négatives, a fait
croire qu'il portait en soi la négation, et beaucoup de gens le prennent
comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fâcheux que l'Académie
soit tombée dans ce piége, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On
n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire
de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à
elle-même d'être un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante
personnes, ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux
autres que, dans les phrases où _aucun_ n'est pas suivi d'une négation,
il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_
en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont écrit... C'est
_quelques-uns_ ont dit, ont écrit:
Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui
_Ne_ m'ont donné le droit de faillir comme lui.
(_Phèdre._)
C'est-à-dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais
domptés, _ne_ m'ont donné le droit...
* * * * *
GUÈRE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le même cas: ce sont mots affirmatifs
qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou
sous-entendue.
_Guère_, c'est-à-dire, _beaucoup_:
Avant qu'il soit _guères_, j'entends
Qu'en la fin seront mal contens.
On les pugnyra, les menteurs!
(_Les Langues esmoulues._)
L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort,
Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères),
_Ne_ tardera possible _guères_.
(LA FONTAINE.)
A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_?
Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est-à-dire, en ôtant l'ellipse: Il
_n'_y a _personne_.
Au lieu de _personne_, on pourrait répondre: _Ame qui vive_.
Prétendez-vous que _âme qui vive_ soit une négation?
On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que
l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_, à peu près comme
si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_.
Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des
grammaires_: RIEN, _néant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS,
_en aucun temps_;--GUÈRE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui
que ce soit_[135].
[135] _Qui que ce soit_ donné comme équivalent de _nul_! Ainsi,
lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas,
cela veut dire, selon l'Académie: _Nul_ qui vienne me voir, etc.
Évidemment, l'Académie avait en tête une phrase de cette forme: Il
_n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transporté au mot
affirmatif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une
Académie!
Ces fautes visibles avaient été signalées dans le Dictionnaire de M.
Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les
reproduire[136].
[136] Ménage dérive _guères_ d'_avarus_; M. Ampère, de l'allemand
_gar_, beaucoup.
Ce sont là des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du
sujet. La liste des péchés _d'omission_ serait bien plus considérable
encore.
Je reçus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand.
«J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de
toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de votre
langue, celui qui en a le mieux connu l'étendue et le génie. Sur les
autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc
résolu d'étudier Molière, et j'ai acheté exprès pour cela le
_Dictionnaire de l'Académie_. Mais je suis bien embarrassé: je n'ai
essayé de lire que les deux premières pièces, et j'y rencontre à chaque
pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées.»
Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait.
Dans l'_Étourdi_:
Donnez-lui le loisir de se _désattrister_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai grand'peur de vous voir comme un géant grandir,
Et tout votre visage affreusement _laidir_;
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure!
_J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture.
«On ne trouve ni _désattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au
mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions
_peu ou prou_, _ni peu ni prou_.
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_.
«Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Académie, au mot
_jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché _momon_. Il est
pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le _Bourgeois
gentilhomme_, je suis tombé sur ces mots: «Ah! mon Dieu, miséricorde!
Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?»
Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.
«Qu'est-ce que _fourbissime_?
Et bien _à la malheure_ est-il venu d'Espagne,
Ce courrier que la foudre et la grêle accompagne!
«_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Académie_;
on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin.
«Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel
indéfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or,
je lis dans Molière que les ouvriers d'une maison,
_Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor,
Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor.
. . . . . . . . . . . un trésor supposé,
Dont _parmi les chemins_ on m'a désabusé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_.
Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_.
Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.»
L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis
employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes
exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement
survenu dans la langue à cet égard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien;
l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français.
«Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer:
Et là _premier que lui_, si nous faisons la prise,
Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise.
(_L'Étourdi_, act. III, sc. 7.)
_Sans que_ mon bon génie au-devant _m'a_ poussé,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
(_Ibid._, act. I, sc. 11.)
«Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble
que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans
que mon bon génie au-devant _m'eût poussé_.--C'est ainsi que le veulent
toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Académie_ au mot _Sans_.
«--Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens
tout particulier, et les vers de Molière signifient: _Si mon bonheur ne
m'eût poussé au-devant_. La Fontaine a dit de même:
_Sans que_ je crains de commettre Géronte,
Je poserais tantôt un si bon guet...
(_La Gageure des trois Commères._)
C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre
Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. _Premier que lui_
veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont
le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une
tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le
conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les
auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les
rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.
«--Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des
gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas
académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à
la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se
trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne
m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en
baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de
cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la
langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au
rebut.»
Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être
recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et
_percer les nuits_, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude?
N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les
chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares
inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le
rapport de_, pour exprimer _par rapport à_. L'Académie a-t-elle jamais
rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment
peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel
est un homme très-distingué _sous le rapport de la science_, _sous tous
les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que
tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un
distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous
égards, je vous comprendrai: _égard_ est ici pour _regard_, qu'on
employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme
distingué à tous les _regards_, sous tous les aspects où on le peut
envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par
rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet
homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée,
celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingué sous tous
les rapports_ ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du
plus abominable jargon.
* * * * *
Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider
à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger
d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du
Dictionnaire de l'Académie.
A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à
merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans
nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris,
omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation
un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux
qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas
français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute
occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est
apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les
imiter?
Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la
littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions
à la France.
* * * * *
Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres,
ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en
fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait
par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie
académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs
écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus
honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à
la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire,
qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un
livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur
d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette
étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les
langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais,
l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M.
Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé
_Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est là qu'on apprend à connaître
le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs
_cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137].
[137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de
quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la
même langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_,
un écolier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave.
L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche.
Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les études
universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des âneries
de grec et de latin_; les colléges de l'université, _des cloaques_;
et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université _mourir
de faim_: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir.
Le _Complément_, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces
extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et
nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est
impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de
plan.
A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, _Puteal_, _Bidental_,
_Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homère, Virgile,
Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms
patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_,
surnom de Junon; _Mammosa_, épithète de Cérès; _Bicorniger_, épithète de
Bacchus; _Othryadès_, _Pelidès_, _Laertiadès_? A quoi bon dépouiller le
_Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même
être complet en ce genre? On a omis _Pallantiadès_ et bien d'autres.
Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les
titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «_Propempticon_, titre de
la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un
renseignement bien placé! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_,
accompagnés de cette explication, _titre d'une comédie de Plaute_, et je
cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez
l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette
inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez
à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de
Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque
poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on
sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs
du _Complément_ ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la
tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il
était impossible de remplir bien.
Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction,
d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à
ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien
de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il
a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un
personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que
THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS!
_Catabaucalèse_ n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la
chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits
enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de
chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le
connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.
A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?),
il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un
exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de
_Proépizeuxis_.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de
propos?
Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS!
Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un
dictionnaire français, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_,
_Morgengabe_, etc.
Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_,
_carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent
quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils
devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite!
Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_,
dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer
tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs
enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame
de Paris_, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les
titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec,
latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je
entendre le fameux _Ananké_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella
bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris
custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand répandu à
profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte
par excellence.
Je lis dans le _Ruy Blas_:
_Ce bois de calembour_ est exquis...
Portez cette cassette _en bois de calembour_
A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le
Dictionnaire de l'Académie, ni dans le _Complément_. Je ne puis croire
que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en
fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre
là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le _Complément_ a
recueilli avec soin les barbarismes à forme française, _ingracieux_,
_ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingoûté_,
_inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catégorie
féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE
MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de
barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les
mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il
a plu à M. Nodier de faire _laxité_: _la laxité du style de Cicéron_; il
a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait à
son service _mordillement_; Laujon a créé _redanser_, dont personne n'a
fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer
_laxité_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est
bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains
suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les
écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire
courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent
tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans
peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà
publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse,
grammaire à part, où l'auteur a enfin _réhabilité l'interjection_, et
_restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf
parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après
l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette oeuvre de tout le monde
ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un
inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être
complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était,
je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain,
car dans l'intervalle on a joué _les Burgraves_, et le _Complément_ ne
donne pas le mot _Burgrave_.
Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier,
beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Traité de l'Opinion_, toutes
les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien
exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est
très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout
ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit
pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de
dire.
On s'est arrêté à ces détails sur le _Complément_, parce qu'il vaudrait
la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Académie_; parce
que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans
comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un
point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens
susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.
MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage
remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et dérivés_, où les mots
sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété
judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de
mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à
ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et
de ses ressources.
Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs
assez curieux.
MM. François et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant
racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme
et superfétation.
L'Académie a découvert VINGT-HUIT MILLE mots;
Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit
mille à peine usités);