§ Ier.
Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre
compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors
même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires,
vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué
de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est
l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir
d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce
qu'on avait droit d'attendre.
L'Académie, au mot _soupe_, dit: «SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de
mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on
sert au commencement du repas.»
L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la
soupe; mais la soupe est un potage au pain.
Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du
Cange le définit: «POTAGIUM, _potio quævis. Nostri potage vocant jus seu
jusculum._» Le potage se faisait de légumes ou de riz: «Attendu que
cette année-là fut la disette de pois, féves, et autres légumes dont on
fait potage... (_Novæ Galliæ christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.)» Dans
les statuts du monastère de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium
de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.)
Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard
venu dans la langue.
_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe
siècle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que
Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la
hâte un morceau de pain trempé dans du vin:
Onques ne just Bertrand ne dormit nullement,
Ne a table ne sist por son repastement,
Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement.
(_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.)
Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois
d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque _trois
soupes dans un gobelet_. Suivant l'Académie, ce serait donc trois
potages?
Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un
grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en
ville:--«On servit devant lui un _potage_ où il n'y avait que deux
pauvres _soupes_ qui couraient l'une après l'autre.»--Vandy s'efforce
d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le
bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui
demande quel est son dessein:--«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans
ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_.»
L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot _soupe_, qui
toutes démontrent la fausseté de sa définition. _Ivre_, _trempé_,
_mouillé comme une soupe_, sont des façons de parler très-justes, si la
soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; _ivre comme un
potage_ serait absurde.
L'Académie permet de dire «un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe
de lait_, ou _de plumage soupe de lait_.» Il s'ensuit qu'elle autorise
concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un
potage _de lait_, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on
peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit,
à couvert de toute équivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_.
La définition de l'Académie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de
légumes_, _de semoule_, qui seraient intolérables, puisque dans ce
dernier cas la _soupe_ est remplacée par le vermicelle, la semoule, les
légumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_.
Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant
ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de
Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau
traité de frère Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop
le regretter[133].
[133] Quelques érudits ont pensé que _soupes_, au pluriel, signifiait
ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre
opinion.
On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout
temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de
gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait
confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais
enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est
impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de
Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est
pourquoi nous l'avons cachée dans une note):
Cette femme à face de bois
En tout tems peut faire _potage_,
Car dans sa manche elle a des pois,
Et du beurre sur son visage.
Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas.
_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement
applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie.
On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude,
entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais
l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets
de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon
usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en
terminant son long article, elle met: «_Soupe_ se dit _aussi_ d'une
tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable,
l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception
rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire,
cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans
partage.
Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le
français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie
a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun
académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage.
M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises
par l'Académie aux mots _éclipse_, _marée_, _tirer de but en blanc_.
Selon l'Académie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite.
Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un
boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a
répondu que c'étaient là _des singularités et des distractions_. En ce
cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des
distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux
échantillon.
L'Académie appelle _vaisselle montée_, la vaisselle «composée de
plusieurs pièces _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _où
il n'y a point de soudure_.» Il résulte de cette définition que les
assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de
soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez!
L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle
d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu
s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette
expression est tirée, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle
plate_ veut dire à la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment
se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il
ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie
si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate
«se dit _aujourd'hui plus particulièrement_ des plats et des assiettes
d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus
particulièrement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste.
Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle
semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle
cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute
l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit
qu'_avoir la puce à l'oreille_... Après avoir, pendant trois vacations,
fait la définition du mot _oreille_, on en employa deux autres à la
corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'_organe de
l'ouye_. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (_Second
factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient
aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris
quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la
_soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_.
L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de
l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que
les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait
intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition
du _pavé_, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, _morceau de grès qui
sert à paver_.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après
l'édition de 1835.
L'Académie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans
avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est _lancepessade_.
_Lancepessade_ ne se trouve même pas dans le _Dictionnaire de
l'Académie_.
Elle permet de prononcer _énivrer_, _énorgueillir_, et consacre la
ridicule prononciation _dorénavant_; en sorte que les racines semblent
être _é-nivrer_, _é-norgueillir_, _doré-navant_. Il est superflu sans
doute de remarquer que _dorénavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_)
_en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_.
Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu
s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait
déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui
signifie _botter_. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle
un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. _Il est arrivé tout
housé._ _Crotté_, _housé_. Il est vieux.»
Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici
par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que _housé_ était
pour _bousé_, racine, _boue_; de là son explication.
Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés,
on a surchargé le _Dictionnaire de l'Académie_. Le mot _chien_ remplit
trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs
qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer,
etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce
que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine:
mais cette peine était-elle bien nécessaire?
Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les
plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il
reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus.
La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je
saute six lignes, et pour cause): «_Ils font comme les grands chiens_,
_ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser
contre les murailles comme les grands chiens_ (agréable variété), en
parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes.
_Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voilà des marques du peu
de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du
Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert
qu'on y eût mis ces ordures.» (_Second factum_, p. 42.) L'Académie,
notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf
qu'elle a substitué, dans le premier, _grandes personnes_ à _grands
hommes_, et, dans le second, _s'en va_ à _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on
en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés,
l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les
prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au
Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus
sensible dans la dernière édition que dans la première.
Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de
plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine.
Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue
ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe,
avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de
sens négatif.
Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk].
Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis.
_Nihil_, est une négation artificielle. _Hilum_, était le point noir
empreint sur la féve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi
comme le terme de comparaison le plus réduit possible. _Ne hilum_, pas
même ce point; et par syncope _nihil_, très-peu de chose, rien.
Les Grecs avaient adopté, pour le même usage, l'expression qui signifie
une rognure d'ongle, _gry_. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane,
ne répond rien, absolument rien, pas même _gry_! [Grec: to parapan oude
gry].»
Chez les Français, le terme de comparaison fut longtemps une miette de
pain: _Il n'y en a mie_.
Les Italiens du XVIe siècle disaient de même _miga_.
_Mie_ est tombé en désuétude. On y a substitué un _pas_, ou un _point_.
Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et
n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de _ne_, l'unique
négation que possède notre langue.
* * * * *
RIEN (_rem_), chose, quelque chose.
Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en
témoigne sa reconnaissance:
Et dist li rois: Or, sachiez bien
Que je vos aim sur _tote rien_.
(_Du Vilain Mire._)
«Que je vous aime sur toute chose.»
El chapel sont trestuit entré,
Mais il n'ont _nule rien_ trové.
(_Le Fabel d'Aloul._)
«Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un
laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_.»
(_Pensées de Pascal_, p. 219.)
C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.
Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui, «_qu'on les mette à rien
faire_,» qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est
que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui,
dans sa dernière édition, malgré les réclamations maintes fois élevées à
ce sujet, dit encore: «RIEN, néant, nulle chose,» et donne pour exemples
à l'appui: _Rien ne_ me plaît davantage; il _n'_y a _rien_ de si
fâcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc.
On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais
_rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la
négation, pourquoi la répéter, _ne... rien_?
Il y a beaucoup de cas où _rien_ est effectivement négatif, mais c'est
en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le
premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est
négatif: _Rien_; c'est-à-dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La négation est
enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer
à _rien_ la force négative.
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?
Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou
non? Le mot _rien_ se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse,
l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athée: Je _ne_
le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé
d'introduire la négation.
M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être
consultée, dit: «Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_.»
(_Hist. de la form. de la lang. franç._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on
puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].
[134] M. Ampère ajoute: «_Rien_ est le cas régime de _res_ (chose),
qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien
souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif,
et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_.»
(_Form. de la lang. franç._, p. 275.)
Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la
forme _res_ en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de
l'auteur. Quant au cas régime _rien_, je n'accorderai pas plus
celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs
français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif
latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite
de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison
française.
Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en
contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239),
par la métamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampère, pour dériver
arbre d'_arbor_, est obligé de poser en règle que l'_o_ final se
changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif
_utilis_, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'_i_
en _e_ muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent
improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de
n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contracté en _arbre_, et _utile_
vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale.
On m'opposera l'autorité de Molière.
Il semble que Molière ait considéré _rien_ comme un terme négatif.
Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont
la reprend Philaminte:
De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la récidive;
Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
Molière ici s'accommode aux idées reçues. Le discours de Martine,
Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_,
signifie, à la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de
_quelque chose_. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au
point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage défend de réunir,
dans la même phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_
à composer une négation complète; _pas_ y est donc superflu. Songez que
_pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique négation de notre
langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez
_pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en même temps:
_Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi,
superfétation. Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse
l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète.
Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et
au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de
Martine: