Son origine, ses métamorphoses.
Il est avéré que Polichinelle a diverti les Romains de la république. Il
s'appelait en ce temps-là Maccus; les farces atellanes n'étaient pleines
que de son nom et de ses exploits. L'identité n'est pas douteuse: on a
déterré, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze
antique représentant Maccus, bossu par derrière et par devant, et le
visage orné de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom
italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait
dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est
pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dressé des
statues à Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est
classique comme Plaute et Térence. Il a même conservé jusqu'à nous un
caractère natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue
parmi tout le peuple des marionnettes. D'où croyez-vous que provienne ce
bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a
jamais pu se débarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus
était né chez les Osques, si renommés dans les anciens auteurs pour
leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de là que Maccus se
transporta à Rome, où l'on représentait sur le théâtre des _jeux
osques_. C'étaient de petites pièces qu'on jouait le matin avant la
grande pièce. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme à
tous les coeurs bien nés la patrie est chère, il ne consentit jamais à
parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui
imposèrent leur idiome à tant de peuples vaincus, ne vinrent pas à bout
de l'imposer à Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs
Élysées, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants ébahis,
Maccus continue à parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En
effet, les Osques étaient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla
chercher un asile; quelques historiens ont prétendu même confondre ces
deux peuples. Il est naturel que le héros proscrit ait cherché à
divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable
que la scène pathétique de Véturie, accompagnée des dames romaines, eut
pour témoin Polichinelle. Ce point d'archéologie pourra être éclairci
plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de
Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus
ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de
Polichinelle.
Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'où
vient-il? qui est-il? L'érudition a travaillé pour placer Arlequin aussi
haut que Polichinelle. On est allé chercher dans le scoliaste de Martial
un mime appelé _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ fût une
allusion à l'habit d'Arlequin, composé de petits morceaux de drap;
conjecture plus ingénieuse que solide. L'habit d'Arlequin est
certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin,
à ce qu'on prétend; Arlequin y est vêtu de noir de la tête aux pieds, y
compris la tête, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutôt
ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en déployant sur sa
tête et autour de ses reins une petite écharpe, le _palliolum_? Au
surplus, je n'ai point à faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire
des savants: tenons-nous à notre Arlequin.
Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espère bien établir
qu'Arlequin est Français; mais ce ne sera pas en adoptant l'étymologie
donnée par Ménage. Ménage raconte que le président de Harlay avait un
bouffon favori qu'on appela, du nom de son maître, _Harlay_; on ajouta
_Quint_, par une espèce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit
_Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-même fût capable
d'inventer une étymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte
Ménage en a par centaines de la même force. Comme il savait très-bien le
grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le français pareillement.
Aujourd'hui, sa réputation est faite; la prescription y est, et l'on
écrit, dans des articles de _revues_ éblouissants d'érudition: «Ménage,
savant linguiste, _profondément versé dans les origines de notre langue,
etc._» Ceux qui déclament ces belles choses n'ont probablement jamais
ouvert le livre de Ménage.
Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une étymologie
nouvelle du nom d'Arlequin.
Premier point: Arlequin est né dans la ville d'Arles, et l'autre moitié
de son nom est une altération du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_.
Second point: Arlequin était jadis un démon ou un fantôme qui hantait
les cimetières. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que
son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les
ténèbres. Le caractère d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifié au soleil;
nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms
différents, Arlequin le folâtre, et le funèbre Hellequin, chef d'une
mesnie qui remplit d'épouvante tout le moyen âge, sont une seule et même
personne.
Voilà ma thèse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de
haut: prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.
* * * * *
Arles fut la première ville de France qui reçut la foi chrétienne. Elle
y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans après la passion
de Jésus-Christ, par saint Trophine, son apôtre et premier évêque.
Cette ville possédait un magnifique cimetière païen; là reposaient les
chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausolées dont les
débris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des
antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un
lieu consacré par la piété de la religion précédente; mais elle voulut
le régénérer en quelque sorte et le purifier par la bénédiction
chrétienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres évêques, en
présence de qui la cérémonie devait s'accomplir. C'étaient saint
Saturnin, évêque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de
Limoges; saint Front, de Périgueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et
saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils étaient réunis sur le terrain, et
cherchaient à qui serait déféré l'honneur d'officier en cette
circonstance solennelle, chacun s'en défendant par humilité, lorsque
tout à coup le Sauveur des hommes, Jésus-Christ lui-même, parut au
milieu d'eux, et mit fin à leur pieuse contestation en bénissant le
cimetière de sa propre main. Ce lieu avait porté de temps immémorial le
nom de _Champs Élysées_, qui témoignait à la fois sa splendeur, sa
destination funèbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette
croyance venait d'être changée, mais on ne change pas facilement les
habitudes du peuple: le cimetière continua donc à s'appeler _Ely-Camps_;
quelques-uns, sans doute plus rigides, modifièrent ce mot en
_Arles-Camps_. La pensée mythologique se trouvait ainsi effacée par la
substitution d'une racine à l'autre, et l'on finit par employer
indifféremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel
d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_
sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais été prononcé au
moyen âge autrement que _Alecamps_. On écrivait avec ou sans _r_, selon
qu'on se reportait à l'étymologie _Arelatum_, ou à la prononciation: les
manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille
_d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parlée était une[111].
[110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre,
p. 94.
[111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de
l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le
Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_).
Pendant tout le moyen âge, le cimetière d'Arles fut le lieu le plus
célèbre de la France et peut-être de l'Europe. Là se voyait, dit le père
Bouys, la première chapelle qui eût été dédiée à la Vierge après son
assomption, par le pape Virgile. Puis étaient venues les souffrances de
l'Église chrétienne: le paganisme n'avait pas cédé la victoire sans
combat; le sang des martyrs avait coulé sous le glaive des persécuteurs.
Un cimetière est un terrain neutre: les Champs Élysées s'étaient
ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ,
saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre
sanctifiée de leur sang aurait-elle manqué de miracles? Aussi elle n'en
manqua point. C'est dans le cimetière d'Arles que le Labarum apparut à
l'empereur Constantin. «Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au
mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantité de
sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy
(à quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu
en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112]»
Constantin marcha contre Maxence, délivra Rome, et la paix fut donnée à
l'Église.
[112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20.
Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidèles habitant une
ville éloignée d'Arles exprimaient le désir de dormir dans le saint
cimetière. Il leur semblait que leur âme avait plus de chances de salut
lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs,
dans une terre bénie de la main et de la bouche de Jésus-Christ. On
abandonnait leurs cercueils sur le Rhône; et soit qu'il fallût le
descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls
à leur destination, et s'arrêtaient d'eux-mêmes où il fallait, _comme
estant attirés à ceste terre pour y attendre la resurrection des morts,
en la compagnie des saints qui sont enterrés en iceluy_[113].
[113] Bouys, p. 118.
Au récit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et
faisait faire de continuelles prières en Arlecamps, car il y avait une
partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le père de Gérard
de Viane, tué à Roncevaux, «et tant de barons et de chevaliers qui,
comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour.» Il
y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur
d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers
avaient perdu la vie en Arlecamps même; car, pour que rien ne manquât à
la renommée ni à la poésie de ce glorieux cimetière, il avait été le
théâtre d'une bataille livrée par Charlemagne contre les Sarrasins. La
bataille d'Arlescamps a été chantée dans un poëme de dix mille vers par
quelque Homère anonyme du XIIIe siècle; l'avenir sans doute réserve le
sien à la bataille non moins épique que, neuf cents ans plus tard, un
autre Charlemagne livra dans le cimetière d'Eylau. M. Paulin Paris[114]
analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une
grande beauté et véritablement épiques. Par exemple, le discours de
Guillaume à son bon cheval prêt à succomber de fatigue: _Cheval, dit il,
moult par estes lassés?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui
peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de
l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase doré;
sera pansé quatre fois par jour, etc.:
[114] _Histoire des manuscrits français de la bibl. du Roi_, t. II, p.
140 et 500.
Baucent l'oï, si a froncié le nez;
Ainsi l'entend com s'il fut hom senez;
La teste croule, si a des piez houez;
Reprent s'alaine, tout est revigorez;
Ainsi hannist comme se il fust jetés
Hors de l'estable et de nouvel ferrez.
«Baucent l'entend, il a froncé le nez; il le comprend comme s'il était
un être humain doué d'intelligence. Il hoche la tête, fouit la terre du
pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'élançait
de l'étable et ferré de neuf.»
Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne
jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le
valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de naïveté, lui
avait-il remontré l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la
fuite dont le corps est sauvé_; Vivien s'est obstiné, et il est victime
de cette obstination. Blessé à mort, les entrailles à demi pendantes
hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland à Roncevaux, et en sonne
trois fois tant qu'il peut:
Deux fois en graisle et li tiers fut en gros;
c'est-à-dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave.
Guillaumes vint quanqu'il put les galops.
Là commence une scène déchirante, un dialogue de tragédie, mais de
tragédie antique:
Beau nies[115], vis-tu, par sainte charité?
--Oui voir, oncles; mais pou ai de santé.
N'est pas merveille quand ai le cueur crevé.
[115] _Neveu_, d'où nous avons encore le féminin _nièce_. Les
romanciers ne sont pas d'accord sur le degré de parenté entre
Guillaume et Vivien: les uns en font deux frères; selon les autres,
c'était l'oncle et le neveu.
Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, usé du pain bénit à la
messe:
Dit Viviens: Je n'en ai pas goté.
Quand je y vins, si l'avoit on donné.
--Nies, j'ai del pain avec moy apporté
En m'aumosniere, quinze jors a passé.
Manges en, nies, au nom de charité!
Vivien y consent; mais, avant cette espèce de viatique qui va
s'administrer dans le cimetière où tourbillonne la bataille furieuse,
Guillaume appuie la tête de Vivien sur sa poitrine, et s'apprête à faire
l'office de prêtre:
Moult bellement le prist à doctriner;
Lors se commence l'enfans à confesser
De ce qu'il pot savoir et remembrer.
Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bénit, puis _bat
sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du
trépas:
Le gentil comte a pris à regarder...
L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!
Tel est, en bref, ce touchant épisode de _la bataille et grant
destruccion d'Alescamps_. Le cimetière, dont le sol est formé de
poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens,
Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la
mort, héros pour l'avoir reçue.
Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le
cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les
fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le
marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils
mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de
menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la
terreur est profonde.
Ce choeur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait _les
Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidèlement la
tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit
d'_Alecan_ le nom du chef des fantômes dont la mesnie _bruyait_ dans le
cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous
attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des
apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les
Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parlé du
cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation
du moyen âge, _Allequin_:
Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna,
Siccome a Pola presso del Quarnaro
Che Italia chiude e i suoi termini bagna,
Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo...
(_Inferno_, IX.)
«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro
qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de
sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient
à ma vue.»
Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de
l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte:
Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina...
(_Inferno_, XXI.)
«Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116].»
[116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les
commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom
_Alichino_, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a
découvert qu'_Alichino_ signifie «_qui alios inclinat_, id est,
_sodomita_.»
Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de
la _mesnie Hellequin_, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les
évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son
commentaire sur _la Cité de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume
de Paris, dans son traité _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre
un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin
_exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois écrit _Herlikini_.
C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de
son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille
périls: «_In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi
nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores,
discipuli curiæ_, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col.
2.)--«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls
pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au
lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du
monde, des élèves de la cour, _des arlequins_.» Par cette dernière
expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques
vaniteux aux fantômes de la _mesnie Hellequin_, ombres formées de vent
et d'un peu de nocturne vapeur.
Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans
l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France,
et même dans l'Europe entière. Partout où _il revenait_, c'étaient des
Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz
allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des
aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les
frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré,
mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre
Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps,
l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites
Hellequini_; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou
wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous
le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignité au milieu des plus
augustes héros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et même _van_
Charlemagne[117].
[117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M.
Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337.
Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses
d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.
A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à
mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V
ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprimée à
Rouen en 1487, rapporte «_comme le roy Charles le Quint, jadis roy de
France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc
Richard sans Paour_.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle
s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être
mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre
propos:
«Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans
Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et
une fois ainsy comme il se aloit esbattre après souper au bois, luy et
ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude
de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise
s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ouïrent la
noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et là le duc
Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers
au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez
dessoubs ung arbre, et commença à regarder leur maniere de faire et leur
gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant
compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en
commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis
roy de France_.»
Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p.
337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publiée par M. Francisque
Michel.
On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un
nom qu'il ne comprenait pas, s'est laissé guider, pour la découvrir, à
la dernière syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait être quelque aïeul
de Ménage. Ici se termine le rôle héroïque et lugubre d'Arlequin; nous
allons le voir entrer dans la période moderne de son existence. C'est
encore une métamorphose.
L'habitude à la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la
familiarité, qui finit par conduire au mépris. C'est ce qui est arrivé
au diable. Son nom n'a pas été plus ménagé que sa personne; on l'a mis
partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!...
Cela est fait à la diable!... Le diable est compromis jusque chez les
petits enfants. Faut-il s'étonner que la même chose soit arrivée à
Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ était passée, elle aussi, en commun
proverbe, et servait de terme de comparaison fâcheux: les avocats,
disait-on au moyen âge, c'est la _Mesnie Hellequin_!
Avocas portent grant damage;
Pour poi metent lor ame en gage.
Lor langue est plaine de venin;
Par aus sont perdu heritage,
Et desfait maint bon mariage,
El mal fait por un pot de vin;
Il s'entrepoilent con mastin;
_C'est la mesnie Hellequin_.
(_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, nº 175, fol. 292.)
Quelle insolence! Mais on ne se borna pas à médire: on alla jusqu'à
travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des
inconséquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant
à railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit
d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle époque le diable
a-t-il été plus redouté et plus bafoué qu'au moyen âge? Hellequin
partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme
lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de
_Fauvel_, composé vers la fin du XIIIe siècle, offre un détail curieux
d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le
héros du poëme vient de se retirer dans sa chambre à coucher; c'est
l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus étonnant
qui jamais ait assourdi les oreilles humaines:
Puis faisoyent une crierie...
Jamais telle ne fut ouïe.
Li uns monstroit son cul au vent,
Li autres rompoit un auvent;
L'uns cassoit fenestres et huis,
L'autre jetoit le sel au puits;
L'un jetoit le bren aux visaiges;
Trop par estoient laids et sauvaiges:
Es testes orent barboères[118],
Avec eux portoient deux bieres.
Il y avoit un grant jayant
Qui alloit trop forment brayant;
Vestu ert de bon broissequin;
_Je cuids que c'estoit Hellequin,
Et tuit li autre sa mesnie_
Qui le suivent toute enragie.
Monté est sur un roncin haut,
Si très gras que, par saint Quinault,
L'on li peut les costes compter.
[118] Masques dont la partie inférieure, la barbe, est un morceau
d'étoffe triangulaire. Le mot est encore usité en Picardie.
Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons déjà figurer dans
le même cortége les Arlequines:
Avec eux avoient _Hellequines_
Qui avoient cointises fines,
Et se deduisoient en ce
Lay chanter qui commence:
«En ce doux tems d'esté,
«Au joly mois de may.»
Hellequin une fois entré dans le ridicule, ma tâche d'historien est
finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est vengé du fantôme par
une amère dérision. Le costume d'Arlequin est évidemment parodié de
celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplacé par un vêtement
bariolé comme celui des fous de cour; au lieu du glaive étincelant
d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont
s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit
chapeau de feutre risible. En expiation de l'épouvante semée par le seul
nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un
enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-même le
caractère d'un enfant, et la grâce folâtre d'un petit chat. De toute son
ancienne manière d'être, on ne lui a laissé que son visage noirci par la
fumée de l'enfer, comme pour mieux constater son identité et son
humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin
condamné à faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que
Denys le tyran devenu maître d'école, au prix d'Hellequin changé en
Arlequin!
Le camarade inséparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de
n'avoir pas toujours exercé le métier qu'il fait aujourd'hui sur le
boulevard du Temple. A sa face blême, à l'espèce de suaire dont il
s'habille, à sa malice malfaisante, à sa gravité sournoise, à ce silence
funèbre et à ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une
agilité surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnaître un
habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je soupçonne fort
Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il
tient visiblement du fantôme et du démon: il paraît avoir formé une
paire avec Arlequin, l'un représentant le fantôme blanc, l'autre, le
fantôme noir. Chacun sait combien le bon roi René était admirable à
organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua à Aix
en 1474, pour le jour de la Fête-Dieu, mettait plusieurs heures à
défiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous
les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du
Nouveau Testament; la Mort, la Renommée, des bouffons montés sur des
ânes, les Parques et une légion de diables grands et petits, habillés de
rouge et de noir, pour signifier les ténèbres de l'autre monde et le feu
de l'enfer: «Leur vêtement était noir, mêlé de flammes, et tous avaient
le visage caché par des têtières rouges ou noires.» Arlequin et Pierrot
sont masqués: «Toutes les divinités de la procession portaient des
masques semblables à ceux dont les anciens se servaient au
théâtre[119].» Est-il vraisemblable que parmi les légendes fameuses,
comme la tarasque ou le dragon de saint George, représentées dans ses
processions, le roi René eût négligé la plus célèbre, la _mesnie
Hellequin_? La chose ne paraît pas possible. Plus j'y songe, plus je me
persuade que c'est le roi René à qui nous sommes redevables d'Arlequin
et de Pierrot. Peut-être même a-t-il prétendu guérir ses sujets de leurs
craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y
aurait réussi. Pourquoi une idée philosophique ne serait-elle pas entrée
dans la tête du roi René, bon poëte, grand artiste, qui s'est montré si
philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles était une des deux
capitales du roi René, que l'habit d'Arlequin est précisément rouge et
noir, et qu'en Italie, où il n'y avait pas de bon roi René, Arlequin est
demeuré vêtu de noir sans mélange. Décidément, Arlequin et Pierrot me
paraissent deux échappés de la procession.
[119] _Histoire du roi René_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255
et 365.
On a fait au siècle dernier, sur les masques de la comédie italienne,
quelques recherches très-superficielles, qui défrayent encore
l'érudition contemporaine. On a répété d'écho en écho que Bergame est la
patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une étymologie
satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon
soit Vénitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._
Mais j'observe que, dans cette facile généalogie, il n'est jamais
question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le
plus ancien masque de la comédie italienne. C'est que leur berceau est
ailleurs qu'en Italie.
[120] Chaque pays a ses patrons de prédilection: saint Patrice en
Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en
Écosse; à Venise, saint Pantaléon, d'où, par antonomase, _un
Pantaléon_ pour _un Vénitien_, et, par corruption, _Pantalon_.
Si les auteurs du moyen âge redevenaient à la portée de tout le monde,
si leurs textes étaient publiés correctement et rentraient dans la
circulation, s'ils étaient fouillés par l'intelligence publique au lieu
de l'être par la sagacité particulière de quelques érudits, que de
secrets se révéleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui
paraissent aujourd'hui des mystères impénétrables, sur lesquels on écrit
de gros livres bien pédants, et qui ne sont au fond que l'histoire
d'Arlequin!