PAR.--PARMI.

Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi

seul_:

Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis et scis.

(HORACE, ep. 17, lib. I.)

«Scæva, quoique tu saches assez te conduire tout seul...»

Nos pères avaient copié cette locution, et disaient: _Tout par vous_,

_par lui_, _par eux_, _par elles_:

Les cloches de l'église, de ce soyez certains,

Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.

(_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.)

Sonnèrent toutes seules.

La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna,

Avec son dous enfant es sains ciex remonta,

Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.

(_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.)

Félix resta tout seul.

Cette locution s'est conservée pure chez les Anglais: _By himself_, _by

herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot à mot, _par lui-même_, _par

elle-même_.--Are you quite _by yourself_? Êtes-vous absolument _seul_?

mot à mot, _tout par vous-même_.

Et dans le patois lorrain, _tot pâ li_, _tote pâ lei_, tout par lui,

toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom féminin, comme en

italien.

Le français moderne garde encore une trace à demi effacée de cette façon

de parler, dans _à part lui_, _à part moi_, qu'on devrait écrire, _à par

lui_, _à par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits

avec le signe du datif, comme _au hasard_, _à l'étourdie_, _à

l'abandon_. Je me dis _à par moi_... Il réfléchissait _à par soi_.--Je

me dis à moi tout seul... Il songeait à lui tout seul.

Un chevalier, en réalité le plus poltron des hommes, faisait grand

étalage de sa bravoure. Tous les jours il sortait armé de pied en cap,

allait au bois, et, de retour avec sa lance brisée et son écu bossué,

prétendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme soupçonne

l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour

son mari, déguisée en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui

impose pour rançon de sa vie une condition très-humiliante, que je ne

dirai pas:

Et la dame, qui moult fu sage.

Dist _par soi_ qu'apres veut aler

Por savoir et por esprover

Son hardement et son barnage.

(_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.)

Elle se dit _à par soi_.

Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites écoles

où les enfants apprennent à épeler, et subsiste probablement encore au

fond de quelque hameau soustrait par sa misère à l'influence de

l'enseignement renouvelé. Là, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_,

E.--C'est-à-dire que cette voyelle, prise isolément de toute

combinaison, sonne A, E. Molière nous en a laissé un curieux exemple

dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prétend avoir le talent de lire

dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aimé. Il dit au prince

Sostrate, secrètement épris de la princesse Ériphile:--«Tenez-vous un

peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, _é_;--_r_, _i_, _ri_; _Éri_.»

C'est-à-dire, E tout seul, _é_.

(Act. I, sc. 1.)

L'adverbe _à part_ n'est qu'une forme elliptique de _à par_, en

sous-entendant le pronom complémentaire indiqué par le reste de la

phrase:

Quant au pauvre frère Girard,

Il avait eu son fait _à part_...

(LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.)

_A par lui_, à lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait

poignardé, tandis qu'on brûlait les autres dans la grange du bourgeois.

L'on devrait donc écrire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a

rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin

_per_, joint à un pronom. Le frère Girard avait eu son fait _per se_.

A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complément du Dictionnaire

de l'Académie_ a tort d'écrire _un as percé_ à la bouillotte; c'est un

as _per se_, un as tout seul et non accompagné, un as _tout par lui_.

Nous avons vu au chapitre de la tmèse un autre emploi de _par_, dont il

subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, où _par_

communique à _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon sénéchal en

ma présence! cela est _par trop_ hardi!

Trop _par_ eüs le cuer _hardi_

Quand tu devant moi feru l'as.

(_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.)

Voyez pag. 235.

* * * * *

Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _à par soi_, en revanche il le

met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de

la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqué par le génitif s'exprima

longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fête-Dieu_,

_les quatre fils Aymon_, sont la fête _de_ Dieu, les quatre fils

_d'_Aymon (_voy._ p. 266). De même, _la part le roi_ est la part _du_

roi. Écrivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._

«O petite Belleem, s'écrie saint Bernard, mais ja (jà, déjà) magnifiee

_de part_ notre Signur!»

(_Sermons_, p. 532.)

Ainsi l'usage écrit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans

_t_, venant de _partem_. Il met le substantif où il faut la préposition,

et la préposition à la place du substantif. C'est une belle chose que

l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprême

loi. C'était l'_ultimo ratio_ de Ménage, de Vaugelas, de Bouhours, de

Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais songé à protester

contre une si respectable autorité.

* * * * *

PARMI. Pourquoi l'Académie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel

indéfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le

peuple_? Où a-t-elle pris cette règle?

_Mi_ est par abréviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope,

pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littéralement _par_ ou _dans le

milieu_.

Au tournoi donné par le châtelain de Fayel:

Li sires de Hangest froié

Ot le bras et _par mi_ brisié.

(_Coucy_, v. 1447.)

«Le sire d'Hangest eut le bras froissé et cassé par le milieu, _par le

mitan_.»

Ogier le Danois fut par son père livré à Charlemagne, dont il était haï.

Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour geôlier

l'archevêque Turpin, à qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les

reliques) de ne donner par jour, à son prisonnier, qu'un pain, un hanap

de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y

prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, héros

d'un vaste appétit?

Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier

Tot plainement paistre dix chevaliers;

Et le hanap fist tenir un sestier

Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier,

Si l'en donoit tot le millor quartier.

(_Ogier_, v. 3145.)

«Il faisait couper un cochon par la moitié, et lui en donnait la

meilleure part tout entière.»

Un héros prend son gant droit et le plie en deux:

Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploié.

(_Ibid._, v. 1580.)

On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_:

_Emmi_ la place li traient son destrier.

(_Ibid._, v. 1740.)

Malherbe, dans ses lettres, s'en sert fréquemment: «Comme il fut _emmi_

chemin, il se mit à se plaindre de se sentir des tranchées de colique.»

(_Lettres_, p. 343.)

Maintenant, quelle est la restriction apportée par l'Académie à l'emploi

de _parmi_?

«Il ne se met qu'avec un pluriel indéfini, qui signifie plus de deux, ou

avec un singulier collectif.»

Qu'est-ce qu'un pluriel indéfini? Un pluriel est toujours défini, ou

plutôt il n'est ni défini, ni indéfini. Est-ce à dire le pluriel d'un

substantif indéfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Académie, «J'ai

trouvé un papier _parmi mes livres_,» en quoi _mes livres_ est-il un

substantif indéfini? Il semble, au contraire, très-défini, puisqu'il

s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--«Ou avec un

singulier collectif.» L'Académie n'autoriserait certainement pas _parmi

la forêt_. Cependant _forêt_ est un singulier collectif.

Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est

pourquoi elle est exprimée en termes vagues et embarrassés.

Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la

figure_?

Charlemagne, irrité contre un de ses fils, et tenant sous son manteau

_un baston quarré_, fend la presse, et veut asséner au coupable un coup

sur la tête:

_Parmi la presse_ est a sun fil alé,

_Parmi_ le cief l'en eust ja doné.

(_Ogier_, v. 1393.)

Bien qu'_armée_ soit incontestablement un singulier collectif,

l'Académie ne dirait pas passer _parmi_ l'armée. On le disait jadis, et

on le devrait dire encore sans difficulté:

«Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_.»

(_Rois_, II, p. 213.)

Lorsque Harpagon menace la Flèche d'un soufflet: «Tu fais le raisonneur,

lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles!»

Par est ici une abréviation de _parmi_, comme dans ce vers de la

_chanson de Roland_:

Li amirail chevalchet _par cez oz_.

(St. 232.)

«L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette armée.»

Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est résolu de

vivre en paix avec son autre moi:

Et _parmi leurs contentions_

Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

(_Amphitryon_, III, sc. 7.)

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 158 / 227 题