LI au féminin.

Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que

j'y sois fatigué: rien que de penser _à elle_ (_d'elle_) rafraîchira

toujours mes forces:

Certes, je vaincrai le tornoi,

Car il ne porroit estre pas

Que gi fusse vencus ne las,

Por poi ge pensasse _de li_

Ne m'eust sempres rafresci.

(_Partonop._, v. 7540.)

Dormoit Urrake empres disner,

Et Persewis ensemble od _li_.

(_Ibid._, v. 7606.)

«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.»

Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa

femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:

Je ne porroie croire

Que ceste parole fust voire,

Ne que ma femme me fesist,

Car je croy qu'onques Dieu ne fist

Ne meillour _de li_, ne plus sage;

N'onques ne pensa tel folage

Que vous cy _de li_ me contés.

(_Coucy_, v. 4200.)

Les composés étaient aussi féminins, comme _celui_.

Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être

convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous

la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de

passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait

cette harangue un peu rude:

Dame, or esgardez:

Il ne demeure pas en vous

Que vostre mari ne soit cous.

Vous _li_ estes de pute foi;

Et pour itant je vous chastoy

Que jamais ne voeillies mesdire

De _celui_ ou mains a a dire

Qu'il n'at en vous, folle musarde!

(_Coucy_, v. 5780.)

«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu.

Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de

_celle_ en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!»

Au quatrième vers, _li_ est pour _à lui_, masculin; et au septième,

_celui_ désigne la dame de Fayel.

LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce

point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une

induction à tirer: pourquoi aurait-on établi _les_ invariable, et _li_

variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au

singulier, quand on s'en passait au pluriel?

Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_.

D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?

Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour

la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système

dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un

_tableau_ vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple:

c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la

théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres.

La doctrine est continuellement démentie par l'application: _le_ est

aussi féminin que _li_ ou _la_:

Nus ne doit s'amie essaier;

Ki l'at, en pais _le_ doit laissier.

(_La Violette_, p. 77.)

Sans congie prendre en est alé

_De le cité_ parmi la porte.

(_Ibid._, p. 76.)

Voici maintenant les deux formes ensemble:

Lors li sambla et fu avieré,

Quant ot coisi _la fremeté_,

Et il _le_ vit si garité,

Que li chastiaus de guerre fu.

(_Ibid._, p. 78.)

«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit

si bien gardée, que ce fut un château de guerre.»

_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi féminin que _le_, qui

est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au

pluriel _li_ et _les_; le génitif _del_ est commun aux deux genres pour

le singulier, parce qu'il représente aussi bien _de li_ ou _de la_ que

_de lo_ ou _de le_, la dernière élidée. Le datif singulier est _al_,

qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait

l'élision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del

ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arrivé? que

le mot _ost_, par exemple, qui est partout du féminin dans _Roland_ et

dans le _livre des Rois_, est passé plus tard au genre masculin, ensuite

de l'équivoque de l'article[100].

[99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _à la ost_. C'est encore

ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé.

[100] «S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.»

(_Rois_, p. 136.)

--«Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.»

(_Ibid._, p. 153.)

--«E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.»

(_Ibid._, p. 184.)

Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment

organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la

faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se

reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait

la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait

croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français,

non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On

était toujours compris.

Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre

le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était _li_,

l'accusatif _les_.

«_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e

Helyes _li_ cumenchad a rampodner.»--Illudebat illis Helias.

(_Rois_, p. 316, 317.)

[101] BAAL à l'accusatif. D'après M. Ampère, il devrait y avoir

_Baalim_. (_Voy._ p. 259.)

«_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si

ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...»

(_Job_, p. 502.)

_Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant;

Envers _les_ funz s'enturnerent alquans.

(_Roland_, st. 502.)

«Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens

soufflent _les_ choses trop haultes.»

(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.)

«Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...»--_alii, alios_.

(Villehard., p. 199.)

Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention

aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms.

Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir,

et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine

perdus.

IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de

forme:

S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons.

(_La Desconfite de Roncevaux._)

Veez Lambert, franche gens honoree:

_Il_ et belle Aude ont la paix porparlée.

(_Gerars de Viane_, v. 1022.)

Guidoine broche (n'a cure de sermon)

Desor un pui, _il_ et Marsilion.

(_La Desconfite de Roncevaux._)

Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à _il_,

_lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc.

Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou

la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif

d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins

de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en

vers.

Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le

poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt

il ne pourra jamais dire:

S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons.

Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt _il_, tantôt _lui_? Qui

le sait le dise.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 141 / 227 题