Et pareillement le _c_. (P. 74.)

Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des

exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes

circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui

eussent pas manqué davantage.

Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple

distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de

_Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_

par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes,

l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là

qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait

fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre.

C'est trop visiblement le contraire de la vérité.

Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la

présence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, à la fin de

mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des

particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise

habitude:--«L'_s_ final s'ajoutait même aux particules, tant était

grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas

régis.» (P. 83.)--«Le principe de la déclinaison romane était si

profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action

s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.)

Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé

pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut.

Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un

instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen

âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants?

Cependant l'idée de l'_s_ euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais

il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin

même de prémunir contre elle son lecteur:--«Et qu'on ne dise point que

cette _s_ était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point

l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette

assertion?

Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les

métamorphoses.

--«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction:

_Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_.» (P. 64.)

A la page 61:--«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot

français; ainsi, _crimene_, de _crimine_.»

Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! _Fontevrault_ est au cas régime

parce qu'il est contracté, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est

pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!

[77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement _Fontevrault_ et

les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou

bien deux nominatifs juxtaposés.

La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes

finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de

règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et

en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est

appelée _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, là _Evain_. C'est assez;

M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en

_ain_:

Comme Diex ot de paradis

Et Adam et _Evain_ fors mis.

(_Renart_, v. 44.)

_Pintain_ appele ou moult se croit[78].

(_Ibid._, v. 97.)

[78] _Se fie._

(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.)

Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait

jamais cette forme en _ain_ donnée au sujet de la phrase? s'est-il

assuré que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes déterminées par les

verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop hâté de céder à

une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, _Eve_ aussi bien

qu'_Evain_, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.--«Père éternel,

qui créas le monde,

Adam feis de tere et de limon,

Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on.

(_Gerars de Viane_, v. 2822.)

Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est écrit

tantôt _Aude_, tantôt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui

en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère?

Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas régime. Preuves

(remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans _Gerars

de Viane_):

Nominatif _Aude_:

Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler.

(_Gerars de Viane_, v. 633.)

La pucele Aude l'en at araisonné.

(v. 745.)

L'iaue demandent, s'aseient au souper,

Gerard s'assist, et Oliver le ber,

Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_.

(v. 915.)

Cas régime _Audain_:

_Audain_ aurois ma seror a moillier.

(v. 2263.)

_Audain_ aurai, cui k'en doie anuier.

(v. 2267.)

Viane aurai, et _Audain_ a moillier.

(v. 2308.)

Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au

nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas régime? rien n'est plus

facile. Preuves:

Nominatif _Audain_:

Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey.

(v. 757.)

Au col li pandent un escu de quartier

Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier.

(v. 1046.)

Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie.

(v. 1771.)

Cas régime _Aude_:

Le destrier point _vers Aude_ en est alé.

(v. 651.)

Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler.

(v. 1099.)

Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte

une élision: il a mis _Aude_ à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où

l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_.

Passons au changement de terminaison.

Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jérusalem_,

_Bethléem_, sonnaient _Jérusalan_, _Bethléan_, comme aujourd'hui encore

_Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes

par _e_ et par _a_ aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans

_Bethléan_, ou plutôt _Belléan_, par la règle de l'assimilation des

consonnes. Il affirme que le nominatif était _Bethléems_ avec une _s_

(dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple),

et dans ce vers de _Garin_:

Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_.

_Belliam_ est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre:

«Qui de la Virge en _BélianT_ naquit.»

«_Beliant_, dit M. Ampère, est le cas régime en _t_ de _Bethléem_, comme

_Belliam_ en est le cas régime en _am_.» (P. 72.)

Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses

lecteurs, c'est autre chose.

M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres

traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de

forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les

rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit à _Moysi_.--_Deus allocutus

est Moysen_: Dieu dit à _Moysen_ ou à _Moysant_.--_Reedificavit ergo

Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: «Puis reedifiad li reis

Salomun... _Palmiram_ qui est al desert.» (_Rois_, p. 269.)--_Dux super

Israel et super Judam_: «Maistres sur Israel e sur _Judam_» (_Formation

de la lang. franç._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres,

que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue

française. Turold avait besoin d'une rime à _tourment_, il écrit

_Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père:

Saint _Lazaron_ de mort resurrexis

Et _Daniel_ des lions guaresis.

(_Roland_, st. 173.)

_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_,

et _Danielem_ l'eût gêné dans le second.

Je ne vois nulle part le cas régime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_,

_Turpin_, etc.

«Il y a aussi des exemples de cas régime en _in_,» dit M. Ampère, qui

cite pour preuve:

Dieu donnez m'a mari _Garin_,

Mon doux _amin_.

(_Romancero fr._, p. 72.)

Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis,

quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra

de cette même forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase.

A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le génitif

ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est

l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_

faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait à l'accusatif

_Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des

cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue

franç._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de

déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou

_Perrinet_ revient à _petit Pierre_, et _Pierron_ à _gros Pierre_. Voilà

ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à

contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît

dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut

bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des

preuves analogues.

«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois

grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru

qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le

héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement

_Hues de Bordeaux_, et son nom était mis au cas régime dans le titre:

_Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait

le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât _Ciceron_,

_Ciceronis_, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: _Ciceronis

opera_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)

Voilà qui est positif.

Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur

lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «_Je

Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_...» (Lelong, _Hist. de

Laon_, p. 609.)

M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de _Garin le

Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne époque de la

littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le

commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le

plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois

grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur.

M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de _Garin_, dont

précisément un des héros s'appelle _Huedes_, c'est-à-dire, _Eudes_, ou

_Hues_, comte de Cambrésis.

Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait

plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: _Hues_ au

nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas régimes; exemples:

Comment diables, _li quens Huedes_ a dist.

(_Garin_, I, p. 146.)

_Hues_ s'eveille, si oïst le Hustins.

(_Ibid._, p. 167.)

_Hues_ se dort en son palais marbrin.

(_Ibid._)

_Hues_ l'oïst, mie ne fu esbahis.

(_Ibid._)

Au contraire:

Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint.

(_Garin_, p. 162.)

Vint à _Huon_, fierement li a dist.

(_Ibid._, p. 167.)

Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la

preuve semblerait évidente.

Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également

_Huon_ pour le nominatif:

_Huons_ repaire dou riche poigneïs[79].

(_Garin_, I, p. 77.)

[79] Revient du terrible combat.

Et _Hues_ à l'accusatif:

Li Borguignon ont Aubri adoubé,

Et l'Alemant et _Huedes_ le sené.

(_Ibid._, p. 35.)

«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.»

_Huons_ ist fort sovent comme prodons.

(_Ibid._, p. 175.)

Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis.

(_Ibid._, p. 176.)

Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur

que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de

celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.

_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait

comme celui de _Hues_, doit suivre les mêmes règles. Aussi, _Begon_,

dirait M. Ampère, est le cas régime de _Begues_. Nous allons voir.

Nominatif, _Begues_:

Là est dux _Begues_ del chastel de Belin.

(_Garin_, I, p. 113.)

Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez.

(P. 103.)

Et respond _Begues_: Merveilles avez dist.

(P. 100.)

Nominatif, _Begons_:

_Begons_ li dux, li chevaliers membrés.

(I, p. 103.)

_Begons_ le voit, à ses compagnons dist.

(P. 100.)

Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin.

(P. 19.)

_Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent.

(P. 84.)

--«Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait

_Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_,

_Pierron_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)

Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que

ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la

déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la

terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif,

comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un

chapeau; un _capellone_, un grand chapeau.

* * * * *

Dans le système de M. J.-J. Ampère, _garçon_ était le cas oblique de

_gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit

formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le

mot _saps_; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai

tun plaisir de cedres et de _saps_.» (_Rois_, p. 243.) Mais c'était ici

précisément l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il eût existé en cette

qualité. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il

n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le

nom simple.

_Gars_ et _garçon_ différaient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune

homme; _garçon_ emporte une idée de mépris: c'est un _gars_ de basse

extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de

la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un

_gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un

_garçon_:

Et dient qu'elle a mescoisi (_méchoisi_),

Quant d'un _garçon_ fist son ami.

Tant bon cevalier l'attendoient,

Qui tant bel et tant rice estoient!

Bien l'a ses talens sorportée,

Quant a un _garçon_ s'est coplée!

(_Partonop._, v. 4825 à 4830.)

«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un

_garçon_.»

Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que

personne, écuyer ni _garçon_, reste auprès des morts avant qu'ils ne

soient vengés:

Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt...

Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_...

(_Roland_, st. 174.)

_Garçon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons

encore quand nous disons à un garçon de café: _Garçon!_ c'est le premier

sens du mot.

De plus, _garçon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il

au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la

page 74, il avance que _garçon_ est le cas régime de _gars_; et à la

page 105, il cite _garçon_ au nominatif:

Et menjurent priveement

Ele et _le garçon_ seulement.

(_Fabliaux_, t. I, p. 249.)

_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les écrivains du

moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--«Et avec ce, lui dist

plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_.» (_Procès-verbal

de 1376_, cité par du Cange.)

_Garçon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de _gars_

en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction

exacte de _puella_, et rien davantage.

Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et

_Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à

l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la

renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon

le caprice ou le besoin du poëte.

Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_:

Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_.

(_Roland_, st. 13.)

«Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.»

Dans un monorime en _o_:

Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_.

(_Roland_, st. 92.)

Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux

exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:

Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris...

(_Les quatre fils Aymon_, v. 323.)

_Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier.

(_Ibid._, v. 261.)

Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis.

(_Ibid._, v. 334.)

Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris.

(_Ibid._, v. 339.)

Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le système de M.

Ampère, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux

nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un

à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.

Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a

précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère

avance que ces expressions composées, la _Fête-Dieu_, la _Ferté-Milon_,

_Château-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment

un nominatif et un génitif.--«Il est contre le vieux génie de notre

langue de placer le _de_ avant ces dénominations de localités»

(_Fête-Dieu_ n'est pas une localité), «et de dire, la rue _de_

Richelieu, l'église _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grâce au cas

régime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le génitif par la

terminaison_, sans le secours de la particule _de_.» (_Formation de la

lang. franç._, p. 76.)

Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui

d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait

modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à

M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les

exemples suivants:--«Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al

jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (_Rois_, p. 142.)

--«Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne

vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_?» (_Rois_, p. 292.)

--«E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.»

(_Rois_, p. 298.)

Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé

Armant:

La _femme Armant_ le vient veoir.

(_Partonop._, v. 7665.)

_Fille Saül_, _femme Armant_, _femme Jéroboam_, _fils Bélial_; dans

toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs.

C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et

non _Romæ_.

Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de

la justice. Quand le président dit: Accusée _femme Armant_, ou _fille

Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie:

Eh! père _un tel_! mère _une telle_! _Armand_, _Saül_, _Athalie_, ne

sont pas plus au génitif que ces mots, _un tel_, _une telle_.

M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais

bien qu'on trouve:

C'est la mere _Partonopeu_.

Hom sui _Rollant_...

Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la présence du _t_ soit, comme il

l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention

savante l'ignorance ou la distraction du copiste.

Nos pères savaient très-bien employer _de_ quand ils voulaient

réellement marquer le génitif:

Un almacurs i ad _de_ moriane;

N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne.

(_Roland_, st. 73.)

Dunez mon feu, ço est le colp _de_ Rollant.

(St. 67.)

«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.»

--«La dame vint en la citet _de_ Thersa.» (_Rois_, p. 293.)

--«Li reis Abia... prist la cited _de_ Béthel.»

(_Ibid._, p. 299.)

--«O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_

nostre vaniteit!» (_Saint Bernard_, p. 553.)

Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la

terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique

cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre

le _de_ uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le

supprimer.

Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer

_Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le

Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des génitifs! (_Format. de la lang.

fr._, p. 76.)

* * * * *

Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait

sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il

indique avec le grec, tout cela est également faux.

Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son

auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Ferté-Milon_, ne

contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit

que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_,

_Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc

pas à celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_.

Je ne vois guère que l'_apocope_ que M. Ampère n'ait pas encore

consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non

plus.--«_Enfès_ (_sic_) faisait au cas régime _enfant_.» (_Formation de

la lang. franç._, p. 71.)

Par la même raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cité_; _mes_,

de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les

passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des

exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme

compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à

plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.

Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait

exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard

lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant

les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère

n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop

ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver

de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil

ouvert et l'autre fermé.

Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de

l'_article_, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs

traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en

l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI.

§ II.

Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le

titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement

exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient

une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour

eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait

à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu

pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne

pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au

delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes.

Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de

plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait

surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette,

et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis

à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La

mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les

matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce

recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut

degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités

beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.

Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien

perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait

conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le

quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.

Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage,

et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai

qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées

véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire

d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que,

même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès

avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple

français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou

bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de

son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite

qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout

provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce

qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et

parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une

composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur

bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je

croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue

française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de

nos jours.

Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français.

Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que

très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les

dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux

tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa

manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui

s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni

langue française.

Fallot s'est mis à l'oeuvre sans même s'être fait une idée bien nette de

ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse à des

différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne

manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il

d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage?

Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique

ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui

régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit

toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes,

normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à

fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à

moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent

tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille,

tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie

d'une illusion.

L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable;

mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs

racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue

française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque

province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette

province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par

bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des

patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à

l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici

_du fu_, et là _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou

_mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous

serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières,

les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.

Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y

fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces

dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial

secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 103 / 227 题