O.

Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On

l'éclaircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procédé

subsistent encore; car pourquoi écrivons-nous avec un _i_, _oignon_,

_empoigner_, lorsque nous prononçons sans _i_, _ognon_, _empogner_?

L'Académie écrit _cogner_ et _cognée_ avec raison, puisqu'il n'y a pas

plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin

de nous où elle écrivait _coigner_ et _coignée_.

Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: «_Glore_ soit a

Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki

sainz est. (P. 542.)»

GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du

manuscrit des _Moralités sur Job_, une main inconnue a mis, en écriture

du XVe siècle:--«Job en françoys et le dialogue _saint Gregore_ en

françois.» ANTOINE était prononcé _Antone_, _Bueves d'Antone_:

Vers Viane est Oliviers retourné,

Quant ot _Antone_ ocis et afolé.

(_Gérard de Viane_, v. 552, Bekker.)

La racine de _remémorer_ est _mémore_, et non pas _mémoire_:

BOIS rime parfaitement avec _dos_:

Ainsi fuioie parmi les _bois_

Ausi com s'il me fust au _dos_.

(_Dolopathos_, p. 251.)

On le trouve écrit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_:

Et l'endemain revois au _bos_;

Si me recarche l'en le _dos_.

(_De l'Asne et du Cheval._)

Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographié par suite de la

prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe siècle on ne l'a pas

figuré autrement.

Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent

aucun doute.

D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononçait _étore_:

--«Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont

esté, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.»

(_Villehard._, p. 180.)

D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se

dit encore familièrement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_.

La _Bible historiaus_ est une Bible ornée de nombreuses enluminures.

La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de

Picardie, réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant tout, _sa

chambre étorée_,--sa chambre garnie[45].

[45] Le _Dictionnaire de Trévoux_ ne donne pas le verbe _estorer_;

mais, interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne

_estoire_ et _estorée_ (une _estorée_), qu'il traduit par _navis_,

_classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--«Le roi

d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estorée de nef_.»

(_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--«Comment

ils puissent avoir navire et _estoire_.» (Villehardouin.) C'est

navire et le reste de l'équipement, et _toute l'histoire_. Selon

Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--«Mult

fut belle cette _estoire_, et riche.» (Villehardouin.) Tout cet

appareil fut très-beau, toute cette _histoire_ fut très-riche.

Trévoux conclut en dérivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du

grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'être si

savant.

Le _Dictionnaire de Napoléon Landais_ fait ce petit article:

«ESTORÉE, subst. fém. (_ècetorée_), flotte, armée navale.--Inusité.»

Le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ dit:

«ESTORER, _créer_, _fonder_, _restaurer_;»--en quoi il se trompe.

Mais il ajoute: «_meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a

raison.

L'Académie garde un auguste silence.

Il était bien simple de mettre en quatre mots:

ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_.

Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le récit de la

belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frère Tappecoue,

sacristain des cordeliers de Saint-Maixent:

--«Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de

fusées; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels à chascun

carrefour jectoient pleines poignées de _parasine_.»

_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les éditions, se copiant

l'une l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un _o_

pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est-à-dire,

_poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots.

Nous prononçons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _éloigner_,

_témoigner_. Le XVIIe siècle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne

le prononçait dans aucun. C'est conformément à la prononciation que

Sarrasin met sans _i_:

Puisque Voiture s'_élogne_,

Je m'en vais dans la _Pologne_.

Le cardinal Duperron écrit _cigoigne_ et _éloigne_. Soyez sûr qu'on n'a

jamais prononcé autrement que _cigogne_ (_ciconia_):

Là, l'orgueilleux sapin qui sert à la _cigoigne_

De sejour élevé pour voisiner les cieux,

Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _éloigne_

Sur tous les autres bois son chef ambitieux.

Ménage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il déclare que

_témogner_, _élogner_, _rognons_, c'est mal parlé: il veut qu'on dise

_témoigner_, _éloigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et

inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge

prononçait _témon_, _beson_, pour _témoin_, _besoin_. Dieu, s'écrie

Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu

Qui en la virge preis anuncion,

Saint Daniel delivras dou lyon,

Et saint Jonas dou ventre dou poisson...

Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic),

Et a Marie feis tu le pardon...

Vengier me lais dou comte Ganelon.

(_Introd. à la chans. de Roland_, p. XX.)

L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_.

C'est dans la conclusion de son poëme; on y voit un rapprochement

d'idées assez mal édifiant:

Or, prions tous a Dieu par grant devotion

Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non,

A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don

Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic)

Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon;

Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on?

(_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.)

[46] _a_ élidé.

Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_.

Du latin _ungere_, _ondre_, que nous écrivons et prononçons avec un _i_,

_oindre_.

Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un

_onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides:

De sa couane seulement

Soloit on faire un _ongement_.

Les vielles femmes s'an _ognoient_;

Par tel _ongement_ s'estendoient

Les fronces dou vis et dou front.

(_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.)

La _chanson de Roland_ et les poëmes du XIIe siècle ne disent pas _le

poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une épée, d'où venait l'orthographe

_empongner_:

L'espée jurent et le _pont_

Cil qui dedenz la vile sunt,

Que ja la vile n'iert rendue.

(Benoît de Sainte-More, v. 29487.)

«Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas

rendue.»

Al _pont_ de fin or entaillié.

(_Ibid._, v. 16413.)

«... A la poignée d'or fin ciselé.»

Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVIe siècle

_le pong_, si l'on écrivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_,

mise en musique, en 1515, par Clément Jennequin:

Aventuriers, bons compagnons,

Ensemble croisez vos tromblons.

Nobles, sautez dans les arçons,

Frappez dedans la lance au _poing_,

La lance au poing hardis et prompts.

On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue

de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en _oin_:--«Le plus

insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos

terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands

charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme

que de la plus dégoûtante espèce des animaux.»

(_Dict. phil._, art. FRANCE.)

Cet _oin_, qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est

indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le

connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrès.

* * * * *

L'_o_ suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est

encore en anglais la valeur de deux _o_ consécutifs: _boots_. Moniot,

contemporain de Louis IX:

Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47].

Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48],

Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_,

Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_.

(_Le Dit de Fortune._)

[47] Je vous le conseille.

[48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_.

«Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.»

(_Rois_, p. 255.)

--«Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha

et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.»

(_Villehardouin_, p. 182.)

Par cette règle, _poëte_, _poésie_ ont dû sonner _pouëte_, _pouésie_.

C'est effectivement comme on les prononçait au XVIe siècle, Marguerite

de Navarre écrit toujours poète avec un _u_. Dans une lettre à M. de

Montmorency pour lui recommander Marot:

--«Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grâces au roy et à ses

serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_

que maintenant[49].» (_Lettres inédites_, I, p. 304.)

[49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux poëtes_. On

disait de même _prier à Dieu_... _supplier à Dieu_... _Je luy

supplie_.

Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figuré _Rouhan_.

Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et

recommandaient aussi de dire _pouëtes_ et _pouésie_.

Nous n'avons pas conservé l'_u_ dans _poëte_, mais nous le faisons

toujours entendre dans _moelle_; nous l'écrivons et le prononçons dans

_loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononçons sans l'écrire dans _roi_,

_bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systèmes.

La famille _de Croï_ s'appelle de _Crouï_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_.

_Héloïse_ écrivait son nom _Heloys_; c'était _Hélouis_ devant une

consonne; devant une voyelle, _Hélouise_ au corps gent. C'est le même

nom que _Louise_.

Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend

qui a porté le dernier coup à la règle du moyen âge, qu'une tradition

incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe siècle.

Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande

bienveillance, lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut

depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin

ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurément, dit Henri IV.--Pourquoi donc

le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux

tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et

c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un

_u_, _Louis_.

Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car

cette observation, spécieuse pour un ignorant, est radicalement fausse.

Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît _de

louin_, du _fouin_, la rivière de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le

rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on

prononce, et non pas _la loâ_, _le roâ_, _troâ_.

L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire

une inconséquence.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 75 / 227 题