V.

La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de

mots où l'écriture ne le marquait pas; par exemple, devant la

terminaison _oir_ précédée d'une voyelle; devant _eu_ (_eü_) du

participe passé passif, _etc._ Son rôle était de prévenir un hiatus, ou

de rappeler la consonne figurative du radical.

Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans

le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua quæ pluendo crevisset_, de

Cicéron, se lisait sans doute: _quæ pluVendo crevisset_. La chose est

d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute

et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la première longue, est dans

Ennius:

Quam semper _fuvit_ stolidum genus Æacidarum!

(_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.)

Nonius cite de Lucile _luvi_, prétérit de _luo_.

Cela suffit pour montrer que les Latins ont employé comme nous le _v_

intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve

pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire,

nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_.

De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_:

Endroit la tierce a plouiner se prist.

(_Garin_, II, p. 228.)

«Vers l'heure de tierce, il commença de tomber une petite pluie.»

Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'écrivait _pooir_:

Ele ne _pooit_ soumillier.

(_R. de la Violette_, p. 85.)

Lisez: elle ne pouvoit sommeiller.

En nule guise

Ne _pueent_ cil estre rendu.

(_Ibid._, p. 84.)

Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisième personne du

verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus.

De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je

suis persuadé qu'on prononçait _recevu_, de même que, trouvant écrit

_receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_.

Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui représente le _b_ d'_habere_,

disparaît-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il

monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette

irrégularité n'existait pas, car on prononçait _évu_. Il se rencontre

même écrit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se féliciter:

Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;

Voz estes proz e vo saveir est grant.

Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens.

(_Ch. de Roland_, st. 256.)

Bénissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie

prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans

lesquelles on pourrait taxer de chimériques les propositions les plus

vraies, mais destituées de preuves.

On dut prononcer de même tous les participes en _eu_; _apercevu_,

_concevu_, etc., qui ainsi redeviennent réguliers. _Avoir_ faisait

_évu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_.

Le mot _avoi_, _allons_ (_à voie_), d'où les Anglais ont fait _away_,

est écrit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On suppléait le

_v_[30].

[30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 59 / 227 题