ENVOY.

Prince, je connoy tout en somme:

Je connoy coulorez et _blesmes_;

Je connoy mort, qui tout consomme;

Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.

Marot, avant Racine, avait employé cette rime de _mesmes_ avec

_diadèmes_. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp

d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger

Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot

écrit à Marguerite, soeur de François 1er, qui fut depuis la célèbre

reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat

poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:

Ne pensez pas, dame où tout bien abonde,

Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde;

Car, à vrai dire, il semble que nature

Leur ait donné corpulence et facture

Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_,

Pour conquerir sceptres et _diadesmes_.

(T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)

Il faut rire de Ménage qui tire _même_ invariable du latin _maxime_, et

_même_ variable de l'italien _medesimo_.

Dans l'origine, _même_ était toujours adverbe; et, à le bien considérer,

il ne peut pas être autre chose dans _lui-même_. La distinction entre

l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; _même_, adverbe,

prenait une _s_ à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des

mots, comme tous les adverbes terminés par _e_ muet: _Jusques_,

_encores_, _guères_ et _naguères_, _oncques_, _doncques_, _avecques_,

_certes_, _illecques_, _presques_. Marot décrivant le _temple de

Cupido_:

En tous endroits je visite et contemple,

_PresqueS_ étant de merveille esgaré.

Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou

retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coulée dans

la prose.

On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou

_avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernière de ces

formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de

choisir entre _guères_ et _guère_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et

_certe_. Rien de si capricieux que l'usage.

J'ai dit que _même_, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement

adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:

Les immortels _eux mesme_ en sont persecutés.

En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mérite

de faire autorité:

D'autres sont élevés sans armes et paisibles,

Qui, braves contre _eux même_ et contre _eux même_ forts...

Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _même_

contre eux... forts, _même_ contre eux?--Les immortels, _même_ eux!

_même_ les immortels!...

La distinction entre _même_ adjectif et _même_ adverbe est donc toute

chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre

compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l'_s_

finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et

ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant _mesmes_ joint

à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont

prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part

de ceux à qui nous devons la langue française.

_Même_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes

_méismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf décrivant une noce:

Ne sai combien de gens i furent;

Assez mangerent, assez burent,

Assez firent et feste et joie.

Je _meismes_ qui i estoie

Ne vi piesa si bele faire.

(_De Charlot le Juif_.)

L'Académie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle

n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais

l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage?

d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle

est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.

Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: _Entre

quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numériques la

prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre

consonne.

_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun.

--«_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu.» (_Rois_, I, p. 1.)

S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder,

Il li doit sauvement mener et ramener.

(_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.)

Si s'est armés hastivement

D'_unes_ armes pures d'argent.

(_Roman de Coucy_, v. 3271.)

D'_unes fauses armes_ l'arma

Li rois qui molt petit l'ama.

(_La Violette_, p. 90.)

D'_unes forces_ qu'ot apportées

A errant ses tresces copées.

(_Roman de Coucy_, v. 7344.)

Les Espagnols disent de même _unos_, _unas_. On s'en étonne, l'on a

tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoutée à la fin d'un

mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit

un argument sans réplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel.

Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale

avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce

n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.

_Deux_ vient de _duo_; la première forme a été _dui_, _dou_, _dous_

devant une voyelle.

Il estoient jadis _dui_ frere,

Sans soustien de pere ni mere.

(_Estula_, Barbaz., III.)

«Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.»

(_Rois_, p. 202.)

_Trois_, dérivé de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance.

_Quatre_, c'est le point en litige.

_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la

consonne.

_Six_ tient la sienne de _sex_.

_Sept_ reçoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit.

_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme

latine.

_Neuf_, de _novem_.

_Dix_, de _decem_, est obligé de recourir à l'_s_ finale pour pouvoir se

maintenir devant une voyelle.

_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout écrit _vinz_:

--«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_.» (P.

195.)

C'est notre prononciation actuelle, de même que pour _cent_ au pluriel:

dans le _livre des Rois_ il est toujours écrit _cenz_:

--«E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_.» (_Rois_, p. 208.)

Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laissé manquer

d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si

libéral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dépose contre cette

supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en

voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_,

qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:

L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers.

--«Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de

l'ospital...»

(_Hist. de Metz_, texte de 1284.)

Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir

là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut

observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie,

puisque le premier _quatre_, sujet, devrait être écrit sans _s_.» (Pag.

232.) On n'a jamais pensé à décliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a là

que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux

système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 57 / 227 题