La place est _prinse_,
Le vin tiré, la table _mise_,
L'aigneau rosti, la saulce faicte.
Il ne fault sinon qu'on se mette
A table.
En présence de faits si nombreux et si concluants, il me semble
impossible de révoquer en doute le mutisme des consonnes multipliées,
qui blessent nos regards dans les textes du moyen âge. Évidemment nous
avions confondu l'indication étymologique ou euphonique avec le signe du
langage.
Que devient cependant l'accusation de barbarie intentée par Voltaire?
Ruinée par la base, elle tombe à plat. Voltaire s'est trompé, pour en
avoir cru ses yeux. Il a raisonné cette fois comme les grammairiens qui
voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au
papier qu'ils rapportent tout. On écrit _fust_ et _baailler_, dit
Théodore de Bèze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_
(_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela était effectivement bien
nécessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bâton, _fust_,
avec le subjonctif du verbe _être_, et l'idée de bâillement avec celle
d'un cadeau! De même, on a mis un _p_ à _compte_, bien adroitement! pour
distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comté_, et l'un et
l'autre d'un _conte_ à dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_,
sont d'autant plus efficaces à prévenir la confusion qu'on ne les
prononçait pas: c'est de Bèze lui-même qui nous en avertit. Mais l'oeil,
mais le papier!... Il semble, à entendre Théodore de Bèze, qu'on eût
posé en principe de bannir de la langue toute apparence des mots
homonymes. Cette loi eût été aussi mal observée qu'elle était puérile.
_Fust_ prenait une _s_, en mémoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux
_a_, parce qu'il a été formé par onomatopée; _compte_ avec un _p_ venait
de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_,
de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'étymologie, mais
l'oreille ne l'entendait pas.
De tout cela, je conclus que les modernes ont été dupes de leur vanité,
et n'ont pu deviner un système meilleur que le leur, car il conciliait
l'étymologie et la prononciation, tandis que nous nous évertuons à
sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renoncé à
marquer l'étymologie; toutefois nous sommes encore empêtrés d'une foule
de consonnes parasites, et nous figurons très-mal la prononciation.
L'ignorance des règles primitives du langage et de l'écriture a
introduit des milliers d'abus et d'inconséquences. On s'est mis à faire
jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrière à la
fois. Il en résulte qu'on prononce aujourd'hui d'une façon absolument
identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donnée, il
faudrait parler latin pour ôter l'équivoque et expliquer ce qu'on veut
dire en français. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_
(cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple,
c'est-à-dire la bonne. Les lettrés qui veulent s'en moquer la figurent
ou plutôt la défigurent en écrivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots
barbares impossibles à prononcer pour un Gaulois du bon temps,
puisqu'ils commencent par deux consonnes.
Dans _sept hommes_, le _t_ appartient à _sept_ comme venant de _septem_;
dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur
_homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il
n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne paraît pas
dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aïeux
prodiguaient dans le discours parlé au grand bénéfice de l'euphonie, et
dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui à peu près totale, a
complétement bouleversé la physionomie du langage français, lui enlevant
son caractère essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du
Nord.
Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les
manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider à
retrouver le mécanisme de ce système. Nous allons l'essayer dans le
chapitre suivant.