OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS.

Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots

terminés au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes

prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_;

_enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_.

Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le _t_ était la finale euphonique

caractérisant le singulier; l'_s_ était celle du pluriel. On substituait

l'une à l'autre, on ne les accumulait pas.

--«Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei.»

(_Rois_, II, p. 197.)

--«E ço fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_.»

(P. 285.)

--«E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_.»

(P. 280.)

--«E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_.»

(_Ibid._)

--«Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre

de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad.»

(_Rois_, p. 424.)

«Il déchira ses habits, de deuil et de chagrin.»

La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _tréud_ (tribut), les

_tréuz_;--_grant_, _granz_;--_païsant_, _païsanz_, etc.--«Tuit li

_granz_ e li _petiz_...»

(_Rois_, _passim_.)

De même pour les substantifs en _é_ et les participes passés passifs,

qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_.

--«... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as

_desrameZ_, e devant lui as _plureD_...»

(_Rois_, p. 425.)

«Et tu t'es humilié... et tes habits as déchirés, et tu as pleuré...»

--«Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E

ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_?»

(_Rois_, p. 414.)

--«E asist (brûla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de

la _citeD_.»

(_Rois_, p. 433.)

--«E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda.»

(P. 427.)

--«Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie.»

(P. 429.)

--«E li reis meismes estud sur _un degreD_.»

(P. 426.)

--«E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_.»

(P. 251.)

_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc.,

etc. (_passim_).

* * * * *

La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la _chanson

de Roland_.

La bataille est e mervillose e _granT_...

La veissiez si _grant_ dulor de _genT_...

(St. 123.)

Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_...

(St. 132.)

Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_.

(St. 242.)

De cels de France XX mille _cumbatanZ_...

(St. 230.)

Ensemble od els XV milie de Francs

De bachelers que Carles cleimet _enfanS_.

(_Ibid._)

_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_.

Pour les mots terminés par _é_ fermé, soit participes, adjectifs ou

substantifs:

Dist Baligant: Que avez vos _trovet_?

U est Marsilie que jo aveie _mandet_?

Dist Clarien: Il est a mort _naffret_.

(St. 195.)

_Trouvé_; _mandé_; _navré_.

De cels de France XX milie _adubez_.

(St. 195.)

Asez i ad evesques et _abez_,

Moines, canoines, provoires _coronez_...

Gaillardement tuz les unt _encensez_

A grant honor, poi les unt _enterrez_.

(St. 209.)

Même règle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_,

_failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_.

Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez:

Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_;

Del chef li a le cervel _repandut_;

Brandit son colp, si l'a mort _abatut_.

A icest cop est li esturs _vencut_.

Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_!

Asez est dreit que Guenes soit _pandut_.

(_Roland_, st. 288.)

«A ce coup le combat est gagné. Les Français s'écrient: Dieu y a fait

vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.»

Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz.

(St. 176.)

Roland se sent frappé à mort:

Ço sent Rollans, de sun tens n'i ad plus.

Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_;

A l'une main si ad sun pis _batuD_:

Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_

De mes pechez, des granz e _des menuZ_.

(St. 172.)

«Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un

sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse

à tes vertus de tous mes péchés, grands et petits.»

Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de

Ganelon, livrés en otage:

Carles apelet ses cuntes e ses dux:

Que me loez de cels qu'ai _retenuz_?

Pur Ganelun erent a plait _venuz_,

Pur Pinabel en ostage _renduz_.

(St. 290.)

«Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider

pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?»

Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A

quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot

suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel

par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète

des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits

du moyen âge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ écrit

par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ écrit avec un _p_. Au moyen

de cette dernière orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le

spectacle de quatre consonnes consécutives:--_temps couvert_, et même de

cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de

contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus

usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien).

Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_,

d'écrire: _enfans_, _mouvemens_, il était remis dans le bon chemin par

son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration

secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et

Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du XIIe siècle,

il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux.

L'_s_ caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les

liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres

consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas

comme lui le privilége spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il

n'y a pas antipathie. On a toujours écrit: les _Francs_,--les _chefs_;

les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc.

§ III.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 46 / 227 题