Ce caractère _x_ a été inventé pour représenter le son dur de deux _ss_.
Dans l'écriture manuscrite, il figure deux _c_ dos à dos.
_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Château_,
se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc.
_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas
_poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_.
La version manuscrite d'Abélard par Jean de Meun (mort en 1322) commence
par cette phrase:--«_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes
plus que ne font paroles.» (Manusc. nº 7273 _bis_.)
Et la Bible de Guyot de Provins:
Dou siecle puant et orrible
M'estuet commencer une Bible
Por poindre et por aguillonner,
Et por grant _essample_ monstrer.
On a écrit _lexive_, de _lixivium_; on écrit encore _soixante_, de
_sexaginta_, et l'on a toujours prononcé _lessive_ et _soissante_. Ceux
qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement
_soiquessante_.
A la fin du XVIe siècle, l'_x_ se prononçait encore comme _ss_. On
disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste.
A la vérité, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que
l'autre était dès lors assez répandue. Henri Estienne blâme la première,
parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite
depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur
ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette
prononciation, et remplacé par la double _s_. Au reste, voici comment
s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe
étrange d'Henri Estienne:
«Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un
Italien qui entendret le francés en voulet user, l'accommodant à son
langage, autant qu'il auroit l'honnesteté en recommandation, autant
seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_.»
Philalèthe demande naïvement pourquoi.--«Pour ce, répond l'autre, qu'il
tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francés.»
(_Du langage français italianisé_, p. 571.)
Henri Estienne s'imagine que c'est là un argument d'une grande portée.
Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'était pas
encore fait, et que quand on l'a créé, _l'equivoque deshonneste_ n'était
plus à craindre, parce que la tradition de la véritable valeur de l'_x_,
perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on
prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_.
Dans les plus vieux monuments de la langue française, par exemple dans
Villehardoin, _x_ à la fin d'un mot donne à la voyelle précédente _a_ ou
_e_, le son d'une diphthongue moderne composée avec cette voyelle et
l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_;
c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu
cette propriété. On rencontre, dans des écrits du XIIIe siècle, _beax_
et _loyax_ pêle-mêle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui
s'établissait dès cette époque.
Dans la traduction inédite des _Lettres d'Abélard_ par Jean de Meun, on
lit à la page 6: «La parole que _Ajaus_ disait.» _Ajaus_, parce que le
latin s'écrit _Ajax_. Le scribe a figuré la prononciation de son temps.
_Diex_, _Dieu_:
Pardonne moi, biau sires Diex,
Car je sens que je deviens _vieux_.
Dans le fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, Auberée raconte au
mari dupé comment un jeune homme lui a confié, pour le raccommoder, un
surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, déchiré la fourrure
d'écureuil:
Un vallet vint ci avant hier;
Por recoudre et por afaitier
Si me bailla un sien sercot,
Que rompu ot a un escot
Ne sai trois _escurex_ ou quatre.
_Escureux_. Le même mot se trouve écrit _escureax_, pour le besoin de la
rime, dans la description de ce surcot:
Li surcoz fu toz a porfil
Forrez de menuz _escureax_.
Mult soloit estre gens et _beax_...
_Escureaux_ rime avec _beaux_.
«Le surcot était sur tous les bords fourré de fins écureuils. Le jeune
homme était ordinairement gentil et beau.»
Peu à peu s'établit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais
cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva
une place désormais sans fonctions[20].
[20] Il est superflu d'expliquer sa présence dans les finales où
l'étymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_,
_paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard
d'imitation que l'usage a consacré. Ménage veut que ce soit pour
distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom
de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En général, ce motif, tiré de la
nécessité de distinguer, me paraît une misérable subtilité de
grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y
est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive était
_dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le
_Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_.
Ménage raconte que Louis XIV, ayant un jour demandé d'où venait cet _x_
final dans les pluriels où l'_s_ semblait plus naturellement appelée,
personne ne put le lui dire. Cette question avait déjà occupé les
grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traitée et résolue à sa
manière dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les
Français, écrivant trop vite et lisant de même, sont sujets à confondre
les lettres; et, pour prévenir les effets de cette rapidité, ils ont
imaginé d'employer des caractères de diverse figure. Par exemple, ils
ont écrit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pût lire _dens_. Il
serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voilà où en
viennent tous ceux qui ne voient que la langue écrite. Cette habile
explication de Pelletier a été recueillie précieusement par Théodore de
Bèze; Ménage ose douter qu'elle soit la bonne.