Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient
de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne
sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la
première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources:
supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait _marbre_
et _arbre_, par respect de l'étymologie _marmor_ et _arbor_; mais en
parlant, on supprimait la première _r_, _abre_, _mabre_, qui sont restés
ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candélabre_; on le disait
ainsi, mais on écrivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou
candelles, _candelas_:
Et quant il volt aler coucier,
Les _candelarbres_ volt drecier.
(_Partonopeus_, v. 1697.)
Il arrive même souvent que cette _r_ est supprimée dans l'écriture. M.
Méon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le
mot _chartre_:--«Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier
chatrin_, parce que les anciens ôtaient l'_r_ de plusieurs mots; ils
écrivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_).» (Méon, _R. de
la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte
très-haut.
_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_.
La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gâs_,
très-long:--Mon _gâs_;--N'a-vous point vu mon _gâs_? On prononçait donc
aussi _gâçon_. C'est la prononciation légitime et primitive; il est
fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le
féminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit
devenu une grossière injure.
_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, éteignait également l'_r_ et sonnait
_fô_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et
primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extérieur, du dehors.--Les
gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté
_faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est
situé _foras burgi_.
_Armure_ se prononçait _amure_, et souvent on le rencontre figuré ainsi.
Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu:
Del bon espiet el cors li met l'_amure_.
(_Ch. de Roland_, st. 97.)
_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas être
surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe
des deux mots, et mis l'un pour l'autre.
Dans le _Fabel d'Aloul_:
Tel loier a qui ce _encharge_;
Ma dame n'a soing de _hontage_.
Évidemment on prononçait _enchage_ sans _r_.
_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en
Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ écrit indifféremment l'un et
l'autre:
--«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne
offrist ne nen _arsist_.»
(_Rois_, IV, p. 427.)
--«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne
bruslast son fils ou sa fille.»
--«E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras.»
(_Rois_, III, p. 239.)
Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brûlés.
_Lard_ rimait très-bien avec _gras_:
Car il sait bien que el plus _gras_
Est tout ades li mieudres _lars_.
(Le _Fabel d'Aloul_.)
«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur
lard.»
_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux
textes, et non _mere-credi_.
_Robert_ se prononçait _Robet_:
Estes vous poignant a droiture
Contre lui son bouvier _Robet_:
Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_?
(_De Constant Duhamel_, v. 312.)
--«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet?
demanda-t-il.»
Ce mot _valet_, bien qu'on écrivît par abus _varlet_, ne s'est jamais
prononcé autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que
l'étymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'était l'_s_ et
non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de
_vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle
aussi qu'on rencontre le plus souvent.
L'autre liquide, _l_, était absolument dans les mêmes conditions.
On prononcera très-bien _couple_, sans qu'il faille insérer un _e_ muet
rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) éteignait l'_l_
devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase.
Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel:
Dame, pour vous amours sentir
Me fait ses maus à son plaisir.
--Sire, ma _coupe_ nesse mie.
(_R. de Coucy_, v. 555.)
«Monsieur, ce n'est pas ma faute.»
Nous disons _inculpé_, on disait au moyen âge _encoupé_, bien plus
raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par
_ou_.
Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la châtelaine, jure qu'il
ne venait pas pour elle. Il n'hésite pas à faire un faux serment, à
damner son âme pour sauver sa maîtresse:
Et ainsi soit m'ame sauvee
Qu'a tort l'en avez _encoupee_.
(_Coucy_, v. 4771.)
Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dévouée à sa
maîtresse, prend tout le déshonneur sur son propre compte:
J'aime trop mieux estre _encoupee_
Que ma dame en fust diffamee.
(_Ibid._, v. 3659.)
La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma
coupe_, et non pas ma _coule-pe_.
Le mot _sépulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est écrit
partout _sepucre_, sans _l_.
Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci,
Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi!
(T. II, p. 250.)
§ IV.