Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les
doubles consonnes.
Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rébus_,
abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphère_
pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins
rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait
_de l'épouère_.
Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue
par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous
commencer en français par un _e_ euphonique. _Spongium_,
esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_,
esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De même
pour les mots empruntés à l'italien: _spada_, espée;--_strano_,
estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reçu l'_i_
au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez
pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez,
vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un
indice de l'âge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard
venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs
_spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis
longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des
mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles
voyelles initiales.
Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par
les Latins?
Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du
langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons
parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_;
mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils
disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_),
etc.
Outre la ressource de l'_e_ préposé, il y en avait une autre plus rare,
et réservée spécialement pour les mots commençant par un _p_, suivi
d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le _p_ initial dans
la prononciation. On écrivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on
prononçait _tisane_. Ce _p_ étymologique s'est conservé sur le papier
jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le
supprimer en parlant.
Marot écrit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononçait _saume_. _Les
sept saumes de la penitence._ Ménage remarque que les ecclésiastiques de
son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_.
Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen âge:
Tant qu'il jurerent sor lor vie,
Seur la crois et seur le _sautier_,
Et seur toz les sains du moustier...
(_De Constant Duhamel_.)
Et ele sot tot son _sautier_.
(_De frere Denise_, v. 152.)
«Et elle sut tout son psautier.»
La _psallette_, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit
les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au témoignage de
Ménage (_Obs. sur la langue française_, p. 93). Il observe qu'on dit
cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est à cause de la
formation relativement récente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont été
faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont été
introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les
premiers seuls parlent français.