Je lis dans ses _Éléments de Linguistique_:
«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son origine,
retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques _qui ne se
prononçaient plus_, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui eût parlé
ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, _devenus superflus dans
la prononciation_... etc.[4]»
[4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est
fait remarquer _par de bonnes intentions plutôt que par de bons
ouvrages_.» _Revue de l'Instruction publique_ (du 4 octobre 1844).
Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des
consonnes superflues ne s'est point fait par l'Académie, mais par
l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses; ensuite, je ne me lasserai
pas de le répéter, ces consonnes, à aucune époque de la langue,
n'avaient été prononcées. Leur rôle était de rappeler l'étymologie, et
d'indiquer ou l'accent ou la quantité des voyelles. Elles ne sont
devenues un embarras, une superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on
eut inventé de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit
la clef de l'ancien mécanisme des lettres.
J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un
perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de
l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi
pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de
l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus
simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette
netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la
délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas
malaisé de simplifier en supprimant.
Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas
de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne
se prononçaient _plus_, et par conséquent n'avaient _plus_ de rôle dans
les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant
des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine
chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps,
non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile
grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe
que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement
pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les
mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la
circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système
considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est
heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le
reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La
patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque
aujourd'hui. Telle a été l'oeuvre des précieuses sur le matériel des
mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis!
Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent
encore nous vanter les services rendus à notre langue par la _société
polie_!
Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par
l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des
juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir
que notre langue française a été constituée principalement sous
l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés.
Si je voulais soutenir _à priori_ que ces deux qualités y étaient plus
sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes
des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne
manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion
commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille
humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà
ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le
monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est
évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers
de la démonstration.
Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des
modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je
viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères
parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé.
Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est
le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je
me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la
voie les curieux de philologie française.
* * * * *
RÈGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes
consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la
fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement
du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de
voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos
ancêtres.
La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans
inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la
présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu
de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien
moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les
accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que
l'orthographe étymologique aurait maintenus.