Le manuscrit des Feuillants, donné au père Goulu, général de l'ordre,
par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII, fut exécuté environ
vingt-cinq ans après la mort du saint, c'est-à-dire vers 1178. Un
manuscrit d'une date certaine et aussi reculée, double de valeur pour
l'histoire de la langue. On n'en a publié qu'une partie; il faudrait
l'imprimer dans son intégrité textuelle.
Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre
fit composer ou traduire par la pléiade des romanciers[1] qui
florissait à sa cour vers l'an . . . . . . . . . . . . . . . . 1180
[1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de
Borrou; Hélie de Borron et Rusticien de Puise.
On aurait à se décider entre le _saint Graal_, le _Tristan_, le
_Merlin_, le _Lancelot_, _etc., etc._, puisque malheureusement on ne
peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour révéler des trésors
de style et d'imagination.
Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici
joindre l'intérêt du fond à celui de la forme. Le _Lapidaire_, traduit
du latin, ouvre cette période.
Wace fit paraître le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus
tard.
Vers la fin de ce siècle, Guillaume de Bapaume publia les romans de
Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les
romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la
grande chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More; le
Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, _etc.,
etc._
XIIIe SIÈCLE.
Le siècle de Louis IX est, pour le moyen âge, ce qu'est le siècle de
Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littérature y parvient
à son apogée. Sans se laisser égarer au milieu de tant de richesses, il
suffirait d'y prendre de quoi représenter l'état de la langue, car c'est
le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de
Dante, à qui Pasquier l'égalait, celui que le moyen âge surnomma _le
père et inventeur de l'éloquence_, Jean de Meung nous a laissé autant de
prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des
traductions de Végèce, de Boëce, des lettres d'Héloïse et d'Abailard,
etc. On n'a publié de l'Ennius français que _le Roman de la rose_[2];
nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les
deux formes de notre ancienne langue dans les oeuvres d'un même
écrivain. De quel prix n'eût pas été pour la philologie grecque un
ouvrage en prose d'Homère! L'histoire littéraire trouverait sa part dans
des tableaux aussi complets que possible, où seraient classés les noms
des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications
certaines ou présumées de temps et de lieux.
[2] Quelques ouvrages imprimés au XVe siècle sont introuvables; la
traduction d'Abailard, le _Testament_, sont complétement inédits.
* * * * *
Ce plan serait continué jusqu'à la fin du XVe siècle; au XVIe, la langue
se renouvelle par les influences de l'antiquité classique, et les
matériaux pour l'étudier étant à la portée de tout le monde, il serait
superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage
n'en ferait partie, qui ne fût accompagné d'un index très-abondant et
très-fidèle.
Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil,
analogue à ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la
poésie latine et la poésie grecque, fournirait à la philologie française
une mine inépuisable; il porterait aux hommes studieux de la province
les ressources des bibliothèques de Paris, ou, mieux encore, il
rassemblerait sous la main de tout le monde des matériaux épars, et qu'à
Paris même on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de
courses, d'assiduité, en un mot, sans une perte de temps considérable.
Au contraire, la facilité inviterait à une étude à laquelle personne
aujourd'hui ne songe, et dont la littérature profiterait. La philologie
française n'a pas encore été à la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas
à son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de
veilles à éplucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en
refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle?
Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les
éléments du livre le plus nécessaire et qu'en l'état actuel des choses
il est le moins permis d'espérer: un bon dictionnaire historique de
notre langue.
Plus ce recueil serait appelé à rendre d'éminents services, plus il
importerait d'en méditer avec soin et d'en surveiller ensuite
l'exécution. Il faudrait surtout que la direction fût une, car rien
n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux,
tiraillé par des systèmes et des autorités contradictoires.
Mais ce ne serait encore là que la moitié de la besogne. Ces vieux
textes sont, pour le gros du public, hiéroglyphes purs: _sacrés ils
sont_. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire
pénétrer la curiosité: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie
tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux résultats de la
parole, surtout dans les matières peu connues et qui ne sollicitent pas
directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille
littérature réclament d'être enseignées dans des chaires publiques[3].
[3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu à des
interprétations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des
vues désintéressées, diront... Qu'importe ce qu'ils diront? Et où en
serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charités faire taire
sa conscience et supprimer des vérités utiles? Que la lacune soit
comblée, que la chaire soit créée, et qu'on y mette ensuite qui l'on
voudra, pourvu qu'il y suffise.
Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi
qui plus que la France aurait intérêt à en donner l'exemple?
L'Angleterre, qui n'a point de langue à elle, qui nous a dérobé celle
dont elle se sert, et, voulant étudier ses origines, serait condamnée à
étudier le vieux français? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa
naissance s'est modifiée trop peu. Pour être compris, ce qu'ils ont de
monuments anciens ne demande point ou presque point d'étude. Un Italien
lit couramment Pétrarque et Boccace, qui sont du XIVe siècle, tandis que
pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard,
sont souvent, l'un très-pénible, et l'autre inabordable. Les romances du
Cid sont bien plus intelligibles au delà des Pyrénées que n'est chez
nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe
siècle est le grand siècle, il est resté modèle; chez nous, au
contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe siècle.
L'éclat du siècle de Louis XIV a repoussé dans une ombre noire tout ce
qui l'avait précédé. En cela, le XVIe siècle a souffert de justes
représailles; car lui-même, trop fier des idées nouvelles apportées par
la renaissance, s'était séparé dédaigneusement du moyen âge. C'est donc
derrière ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y
trouverons gisante dans la poussière et dans l'oubli toute une
littérature, toute une civilisation, avec ses livres de science,
d'histoire, d'art et de poésie, ses chroniques naïves et ses merveilleux
romans. Tâchons de nous défaire de cette idée vaniteuse, que
l'imagination, le jugement, le génie sont des créations récentes de Dieu
en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualités existaient
dès le XIIIe siècle; seulement elles se révélaient sous des formes
différentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familières.
Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en
savez-vous? Mais l'incertitude est déjà pour votre paresse une barrière
suffisante: il vous faut des gains assurés. Eh bien! acceptez du moins
le témoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la
France au moyen âge était le foyer d'où la lumière rayonnait sur
l'Europe civilisée. De toutes les contrées on accourait aux leçons de la
France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collége de Naples au
collége Saint-Jacques; Dante exilé vient s'asseoir sur les bancs de nos
écoles de théologie, et soutient une thèse brillante devant notre
université; Boccace, envoyé à Paris pour y apprendre le commerce (tant
nous étions alors les maîtres en tout genre), retourne à Florence, la
mémoire meublée de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son
_Décameron_. Le français était la langue universelle, indispensable.
L'Angleterre et l'Écosse parlaient français; dans l'un et l'autre pays,
les actes publics étaient rédigés en français. Lorsqu'un parti voulut
expulser des conseils royaux saint Ulstan, évêque de Vigorgne, quel
prétexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le français, et par
conséquent ne pouvait être qu'un idiot, indigne et incapable de siéger
dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, _ad ann._ 1095). Le français
prenait rang d'importance immédiatement après le latin, et ne tarda pas
à le supplanter. Dès le XIIIe siècle, Martino da Canale traduit en
français l'histoire latine de Venise, «parce que la langue françoise
cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle
altre.» Le même motif, exprimé presque dans les mêmes termes, décide le
maître de Dante, Brunetto Latini, à écrire son _Thresor_ en français,
«pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a
toutes gens.» (_Préface du_ THRESOR.)
Ainsi, pour les idées comme pour le langage, nous voyons dès le XIIIe
siècle la France marcher en tête du monde civilisé. Se peut-il que la
France du XIXe siècle, qui affecte tant de zèle pour les recherches
historiques, continue à mépriser un passé si glorieux, et s'obstine à ne
le vouloir pas connaître, parce qu'il est le sien?
Cependant, si l'étude du vieux langage devait pour tout résultat se
borner à satisfaire une curiosité rétroactive, elle n'aurait droit qu'à
un intérêt limité. Mais non: elle sera d'une application plus utile
encore et plus étendue. Notre langue française a grand besoin de se
retremper à ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien
secondées par une espèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la
détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de
soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de
phrase, introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles
fausses, de difficultés chimériques: ils ont rempli la grammaire de
fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à
notre langue la force, la richesse, l'aisance et la liberté, les autres
parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille
entraves. D'où leur est venue cette autorité? On ne sait: ils se sont
couronnés de leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables
d'écrire dix lignes, saisir leur férule et en frapper insolemment
Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine! Et le public, sous les yeux
de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que
dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains;
l'arrogance des mauvais préceptes l'emporte sur la modestie des bons
exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se détériore, s'enroidit,
et devient chaque jour plus rebelle à revêtir la pensée.
Cet état de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de
ces abus, ramener au milieu de nous le génie de la langue française; et
le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre
parfaitement familières la langue et la littérature de nos aïeux.
Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la
véritable langue moderne, qu'on en pénétrera le génie et les ressources.
Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les colléges, à côté du
grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place
pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un
jeune Français de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et
Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait-elle
du moins trouver asile dans les facultés? Chose étonnante: la
Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal, et
personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français!
Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvères
sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de
la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de
syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de
tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en
double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule
chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de
l'État embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, excepté la
France. Ne ressemblons-nous pas un peu à ces curieux avides de tout ce
qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des
affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de
comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes
ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes,
qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y
pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à jouir des
livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages
composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où l'on
commente l'Iliade, l'Énéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi
n'admettrait-on pas _la chanson de Roland_, par exemple? On ne l'entend
non plus que si elle était en langue punique; mais si elle était en
langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain
pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en
français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et
Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutzée;
plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant
pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon.
* * * * *
J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il
ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour
l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience,
je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre
que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées
reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi
de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que
justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison
pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les
touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse
sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que
sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement
pour la doctrine du progrès.
Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux
critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la
première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer
que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi
une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que
je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la
lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se
soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la
fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer
d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le
jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage.
J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer,
dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.
Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce
serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument
dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se
trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis
de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé
des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux
dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations
comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de
marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon
livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la
fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à
celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si
l'on avait la certitude d'avoir été utile.