La faculté de penser est illimitée, et rien n'est au contraire plus
borné, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque
douter si la parole est destinée à favoriser ou à contrarier l'essor de
la pensée.
Depuis tantôt six mille ans, l'homme est à la recherche d'un instrument
à l'aide duquel il puisse traduire sa pensée, la produire au dehors sans
plus de travail qu'elle n'en demande pour naître au dedans: il n'en
trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le développe, le polit,
en étend les ressources; et, après un long et pénible travail, il finit
par le jeter là pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de même un
jour.
On serait épouvanté si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont
successivement été parlées sur la terre. De temps en temps on en
retrouve d'antiques débris cachés sous des ruines, dans l'Asie ou dans
l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen âge,
conservés dans la bibliothèque de Strasbourg: on les regarde d'un oeil
stupéfait, on n'en soupçonne pas le mécanisme, on a peine à concevoir
que ces machines bizarres, énormes, aient jamais été mises en jeu par
des hommes.
Que si du langage on veut descendre à l'écriture, les difficultés se
multiplient et se compliquent d'une façon prodigieuse; et comme la
parole est insuffisante à la pensée, l'écriture est encore plus
insuffisante à la parole.
Pour réduire les sons en caractères, il est impossible de prendre son
point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve à
déterminer le rapport du caractère au son. Tout y sera donc arbitraire
et de pure convention.
Le clavier de la voix humaine articulée, renferme des sons et des
nuances de son à l'infini; et il faut se borner à une vingtaine de
caractères, car d'en assigner un à chaque son, à chaque nuance, on
tomberait dans l'inconvénient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa
vie à étudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le posséder.
Représenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limité,
voilà le problème. On reconnaît tout de suite qu'il est insoluble.
Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se
présentent avec assurance pour le résoudre? Ils veulent _écrire comme on
parle_. Écoutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur
système. Et de tous ces systèmes destinés à produire un seul et même
résultat, il n'en est pas deux pareils!
Ces réformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la
quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pénètrent même pas le
vrai sens de la question.
Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des
combinaisons de plus en plus ingénieuses.
Les méthodes scientifiques vont du simple au composé: d'abord l'analyse,
ensuite la synthèse. Tel n'est pas le procédé naturel de l'esprit
humain: il va constamment du composé au simple; il commence par la
synthèse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicité est le dernier
terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejeté bien
loin des études le secours de ce qu'ils appellent dédaigneusement _la
routine_. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette
routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une
espèce de nom.
Priez votre cuisinière d'écrire six lignes sous votre dictée, vous lui
verrez employer trois ou quatre fois plus de caractères qu'il n'en faut.
Elle avait pourtant une idée exacte de la valeur de chacun; mais c'est
qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Répétez
l'expérience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez
tourner toujours de même; c'est-à-dire que pas une ne péchera par excès
de sobriété, mais toutes pécheront par intempérance.
Voulez-vous une autre épreuve non moins décisive? Vous en ferez
vous-même les frais, vous, dont l'oreille est exercée à saisir les sons,
et la main habituée à les fixer à l'aide d'une orthographe aussi bien
concertée que possible. Essayez d'écrire du patois, un patois qui vous
soit bien familier, afin d'épargner à votre oreille toute incertitude.
Vous n'en viendrez pas à bout sans un grand embarras, et sans recourir à
une multitude de lettres qui donneront à votre écriture l'aspect
grotesque de celle de votre cuisinière.
Ce n'est pas tout. Vous êtes satisfait de ce que vous avez noté, et vous
y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le
à lire à quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnaîtrez
pas un mot.
Et vingt personnes, à qui vous vous adresserez, écriront le même passage
de vingt manières différentes.
Venez donc maintenant nous proposer d'écrire comme on parle!
Ce résultat tient évidemment à ce qu'il n'existe pas de conventions pour
peindre les sons du patois.
Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe?
Dépenser tout juste assez de caractères pour déterminer le son d'un mot
et rappeler l'étymologie. Rien au delà.
Le français me paraît, de toutes les langues, la plus voisine du but.
Les langues du Nord sont surchargées de caractères, surtout de
consonnes. C'est le défaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient
beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses
groupes: la même notation se traduit par trois ou quatre prononciations
diverses; on dirait l'oeuvre de la fée Fantasque.
* * * * *
J'avoue que le français n'est pas tout à fait à l'abri de ce reproche.
Un étranger sera toujours surpris de voir différencier, par l'écriture,
des sons qui se confondent à son oreille, ou prononcer diversement des
syllabes identiques sur le papier, par exemple, _femme_ et _dame_;
_Rouen_ et _Dinan_; un habit de _lin_ et le département de l'_Ain_; un
_fils_ et des _fils_ de soie; _heureux_ et _gageure_, _etc._
Ce sont les témoignages des systèmes de notation qui se sont succédé, et
qui, en se retirant, ont laissé derrière eux quelques vestiges.
Comme à l'aide des coquilles et des fossiles on étudie et l'on retrouve
l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle
de notre langue, au moyen de ces restes épars.
* * * * *
On a traité avec un souverain mépris notre vieille langue, sans la
connaître. On ne voulait même pas la connaître: il fallait la condamner
sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus équitable et plus
judicieux, dit, à l'article _France, Français_: «Il n'est pas question
de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu
de connaître quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur
Julien, au hurlement des bêtes.»
J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu
d'importance à l'opinion d'un Grec sur le français, d'autant que ce
jugement, porté au IVe siècle, ne peut guère concerner le français qui
ne commença d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il
importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux, d'où s'est
formée la nôtre. Est-ce que le présent n'invoque pas tous les jours
l'autorité du passé? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner
juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connaître le passé, le présent nous
suffit? Supprimez donc aussi l'étude de l'histoire, de la législation
romaine, de toute l'antiquité. Ces gens-là ne sont pas nous: occupez-moi
de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de
cette doctrine nous auront oubliés après-demain, sans que nous ayons le
droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: «Songeons à conserver dans sa
pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.»
Cela vous plaît à dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour
la comprendre, il faut connaître ses origines. C'est une généalogie dans
laquelle tout se tient. Et si tout à coup l'on s'avisait de nier aussi
le XVIIe siècle, pour faire prévaloir une littérature nouvelle? Il ne
faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est passé, et nous
sommes présents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe
siècle, faut-il reconnaître que le génie de la langue française existait
avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son éclat à la fin du règne de
Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprécier les effets, il faut
les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux
effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est
de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes. De tout cela, je
conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut étudier
notre vieille langue.
* * * * *
C'est ce que j'essaye dans ce livre.
Je ne viens pas le premier à cette besogne difficile, mais je crois que
le premier je me suis placé à ce point de vue de considérer avant tout
la langue parlée, le langage, et non la langue écrite; de rechercher la
musique de l'idiome de nos pères: la langue écrite n'est que secondaire;
on parle avant d'écrire.
Cependant personne jusqu'ici ne s'est préoccupé que de l'écriture, d'où
l'on a laissé conclure la prononciation arbitrairement et au hasard.
C'est, il me semble, prendre la question à rebours. Déterminer le
rapport de l'orthographe à la prononciation, doit être la première étude
de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est
d'où il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement à
faire fausse route et à manquer le but.
Faute d'avoir trouvé ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont
d'ailleurs si estimables, s'est fourvoyé dans un labyrinthe sans issue.
Égaré dans un dédale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur
extrême toutes les formes d'un même mot, et s'est donné la tâche de leur
retrouver à chacune une signification précise, un rôle particulier. Il
n'a pas vu que c'était supposer l'unité d'orthographe dans un temps où
l'orthographe était livrée à l'arbitraire le plus complet, où l'on ne
savait ce que c'était qu'orthographe, car c'est une science d'hier.
L'écrivain de ce temps-là se guidait sur l'étymologie latine et sur un
très-petit nombre de règles générales; le reste allait comme il pouvait.
Cette cause, compliquée de certains _provincialismes_, si l'on me permet
ce mot, jetait dans l'écriture un effroyable désordre, et il en résulte
pour nos yeux l'apparence très-exagérée d'une multitude de formes.
Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord
ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise à
deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une
et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pénible à la fois, de
voir Fallot amonceler de toutes parts des mots différemment
orthographiés, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des
déclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions
subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce
substantif _suer_, _ma suer_, il s'est imaginé que le mot _soeur_ s'est
prononcé quelque part autrefois comme le verbe _suer_. Et il note
religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou
du bourguignon, ou quelque autre docte chimère.
Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: «Les _does_
festes de la Croix;» le voilà tout de suite qui imagine que _does_ est
le féminin de _deux_ dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant
tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontré souvent _does_
employé au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que
la règle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici,
_tomba de bonne heure en confusion et en désuétude_. (_Recherches_, p.
205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de système ni
d'aberration qu'on ne justifie.
Si Fallot eût étudié les rapports de l'ancienne orthographe à la
prononciation, il eût aisément constaté que _ue_ et _oe_ avaient servi à
noter le son _eu_, et que _suer_ et _does_ n'ont jamais fait autre chose
que _soeur_ et _deux_. Et j'ose dire que, par cette étude, il se fût
épargné bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il
les eût épargnées aux autres.
Fallot s'est dit: Les formes écrites étaient multiples, donc la langue
parlée était multiple aussi. Mauvaise conséquence. Il faut au contraire
poser en principe l'unité du langage, et ramener à cette unité la
multiplicité des formes écrites, en les expliquant par les incertitudes
de l'orthographe.
J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur.
L'un se trouvera fécond en conséquences nettes et positives; l'autre ne
conduira jamais qu'à des résultats de plus en plus embrouillés et
confus, à des difficultés inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs à
l'expérience, et j'attends avec confiance son arrêt.
* * * * *
Fallot s'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant
approfondir les origines et les anciennes habitudes du français, s'aller
mettre à la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des
systèmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant
les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste à
l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins
l'on ne risque pas de se perdre dans les ténèbres, sur la foi d'un guide
mal sûr.
Mais, dira-t-on, comment aller du langage à l'écriture? Cela est
impossible. Nous sommes forcés, bon gré mal gré, de remonter de
l'écriture au langage, de rechercher la prononciation à travers
l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est
évanouie complétement.
Peut-être!... il reste peut-être encore aujourd'hui des témoignages
vivants de la langue parlée au XIIe siècle.--Où sont-ils?--Eh! mon Dieu,
pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce
n'est pas à la cour, ce n'est pas dans les académies ni dans les salons
que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple.
Souvenez-vous du propos de Malherbe: «J'apprends tout mon françois des
gens du port.» Cela n'était pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le
français qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le génie de
la langue française; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi
entendu exprime une importante vérité. Et Regnier, qui se moquait de
Malherbe et de son école, l'imitait en cela tant qu'il pouvait.
La langue d'un peuple ressemble à l'Océan, dont la surface est
turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais là-dessous est
le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de
l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole à
l'immobilité.
Allons-nous donc ériger en loi suprême le langage du peuple, et
soumettre l'autorité des mieux parlants à l'autorité inattendue de ceux
qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas
d'ailleurs ici de déterminer la prééminence du vieux français sur le
français moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater
les faits; trop heureux, si je parviens à les établir, d'en laisser
tirer à d'autres les conséquences.
Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connaîtrait le français que
par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on
lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste idée
de notre langue, ni des chefs-d'oeuvre de notre littérature.
Conduisez-le à la Comédie française: faites-lui entendre Talma récitant
Racine, ou mademoiselle Mars récitant Molière; je le tiendrai fort
habile s'il parvient seulement à suivre le fil des idées et du dialogue.
Et si cet homme veut se mêler de comparer, de juger, de rendre des
arrêts sur Racine et Molière, ne le trouverons-nous pas d'une
présomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet
homme comprendrait qu'il ne possède pas les éléments indispensables pour
se former une opinion, et que son rôle est d'apprendre à _parler_
français, et d'ajourner son jugement à la fin de ses études.
Nous sommes tous ce Chinois présomptueux par rapport à nos écrivains du
moyen âge. La plupart ont écrit en vers, c'est-à-dire, dans une forme
qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur
système de versification, leur prononciation, leur syntaxe même, jusqu'à
un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prêtons les règles
de notre temps, et là-dessus nous les jugeons intrépidement, et nous
haussons les épaules de pitié.
Il faut tâcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien
favorable à ce désir, que le moyen âge ait produit tant de vers; car
vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour déterminer la
prononciation. Voilà déjà un puissant auxiliaire de nos recherches, la
rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le même mot se
rencontrait toujours écrit de même, il faudrait désespérer; mais le
voilà écrit de quatre façons à la même époque, souvent dans le même
manuscrit; or, il se prononçait assurément toujours de même: il ne
s'agit donc que de ramener ces quatre notations à une seule valeur.
L'une éclairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles
analogies nous fournissant un supplément de lumières, nous arriverons
avec de la patience à poser des règles générales. Ces règles, si elles
sont justes, ne manqueront pas d'être confirmées par des exemples
ultérieurs, et presque toujours aussi par des applications restées dans
le langage du peuple, parfois même dans la langue des lettrés, où elles
apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconséquences,
des caprices de l'usage. Sur tous ces indices réunis et coordonnés nous
pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties
principales; car il y a cela de bon que la langue, fondée avec une
logique admirable et dans un système d'ensemble aussi régulier que
vaste, a été défaite au hasard, comme un édifice dont le temps ou le
mauvais instinct des passants pousse à bas tantôt une pierre, tantôt une
autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus
qu'un amas de décombres informes et sans intérêt; mais la sagacité de
l'antiquaire écarte l'herbe et les plantes parasites qui
s'épanouissaient sur ces vénérables ruines; il dégage, il nous fait
reconnaître les pierres angulaires; aidé de ce qui demeure, il retrouve
ce qui n'est plus, il relie le présent au passé, et le plan du vieil
architecte sort enfin de dessous les décombres. Nous admirons le castel
féodal avec ses tours, ses bastions et ses créneaux; et tout en
préférant, si c'est notre goût, le système des constructions modernes,
au moins nous garderons-nous de dire désormais: Il n'y a jamais eu là
qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces.
Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas
l'architecte ingénieux dont j'ai parlé, mais tôt ou tard il viendra; je
me contenterai, pour moi, du mérite de l'avoir appelé de loin, et de lui
avoir indiqué de quel côté il devait diriger ses fouilles.
Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquités.
L'idée d'une collection des _Documents inédits de l'histoire de France_,
était grande, et pouvait conduire à d'importants résultats; mais
l'exécution n'y a point répondu. Absence totale d'unité, de plan, de
direction; textes de toutes les époques et de toutes les langues,
roulant sur toutes les matières, imprimés (je parle de ceux du moyen
âge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, écourtées,
sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est
insuffisant, misérable; rien de plus mêlé que cette collection, où
quelques publications excellentes sont noyées dans des travaux
médiocres, pour ne pas dire pis. C'est là que les extrêmes se touchent;
c'est l'image fidèle du chaos:
Frigida pugnabant calidis, humentia siccis;
Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.
Quel dommage de voir des forces si considérables dépensées au hasard, et
perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle
pensée critique ne préside à l'ensemble; aucun lien, aucune force de
cohésion ne rattache l'une à l'autre ces parties isolées. Ce n'est que
l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, à travers le
crépuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues
de près, se trouvent n'être qu'un amas de rochers.
Peut-être un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie
et la fécondité dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des
sections, d'y marquer des séries que l'on tâchera de faire avancer dans
un sens et vers un but arrêtés, afin de rendre les travaux utiles à
quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et
elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera
peut-être une pour la langue française. Il faudra tâcher de l'établir
sur un plan, où le premier soin devra être de rassembler les textes les
plus anciens et les plus authentiques, disposés chronologiquement sur
deux séries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prétends pas
ordonner ici le détail de ce plan, ni trancher des questions de dates
encore controversées; mais en me bornant à une esquisse approximative,
et toute réserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on
pourrait avoir,
POUR LE XIe SIÈCLE,
_En prose_:--Les Lois des Normands, données par Guillaume
le Conquérant, mort en . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1087
La Traduction des Rois et des Macchabées;
Le Commentaire sur le Psautier;
Le Cantique de saint Athanase;
Les Morales et les Dialogues de saint Grégoire;
Le Sermon anonyme sur la sagesse.
_En vers_:--La chanson de Roland, qui fut chantée pour la dernière
fois à la bataille d'Hastings, en. . . . . . . . . . . . . . . 1066
Si quelques endroits de ce poëme paraissent interpolés, la plus grande
partie échappe au soupçon. On n'en possède que le texte publié par M.
Francisque Michel, d'après le manuscrit d'Oxford; il faudrait le
collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les
deux textes conservés à la Bibliothèque royale, ou au moins leurs
variantes, si elles ne sont pas assez considérables pour motiver
l'impression complète. Peut-être des recherches dans les bibliothèques
de province feraient découvrir encore d'autres copies. On n'en saurait
trop avoir d'une oeuvre si pleine de génie.
XIIe SIÈCLE.