Londres, 20 août 1784.
Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre
pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette
a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant,
agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de
votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit
alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la
Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne
soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais
suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à
son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous
ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui,
peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et
combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être
nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je
sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle,
quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin
capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.
C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans
élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port
superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan,
que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que
je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets
nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans
l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.
Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens
qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous
ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une
tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la
seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et
une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en
revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une
vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était
dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de
rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui
n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.
Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé
que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française
qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout
Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre
anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la
poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans
de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à
Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les
postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi
chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager
que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre
compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane,
notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et
d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de
celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport
devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de
divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques
honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont
inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux
huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation
réglementaire!
Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de
boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher
un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la
cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été
coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte
le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le
plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance
rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de
Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même
ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques
vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable
saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant
tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé
si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et
profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et
prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle?
Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs
cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et
toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus
beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là,
mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages
fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et
non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me
rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont
connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un
symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale
est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des
fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux
entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est
quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
choses.
Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de
l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette
superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui
est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même
fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux
le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où
l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et
presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce
sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.»
Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci
l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour
l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au
moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle
des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de
la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a
toujours un grand fonds de vérité.
Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur
accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon
et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils
nous ont laissé passer.
J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire,
quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle
Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques
Rosbiff.
Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles
ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait
invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous
sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la
française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et
les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui
ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la
canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de
parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était
imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le
dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à
cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et
s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la
nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de
l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à
cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.
Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous
verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me
lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami,
malade loin de moi, m'est trop importune.
Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant
que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation
que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible,
parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes
lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que
voici:
«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je
l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre
très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la
meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde;
pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que
vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on
m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite,
ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M.
Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même
répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un
homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre
humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que
par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce
qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
sincère attachement.--23 août 1784.»
Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je
suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la
situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.
Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt
possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
ne pas vous aimer.