CHAMFORT.

Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?

[40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,

une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de

Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active

à la révolution.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--N'étiez-vous pas de ses amis?

--J'en étais, certainement.

--Et vous l'abandonneriez!

--N'a-t-il pas été _terroriste_?

--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait

nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est

arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le

patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec

les hommes de sang?

--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages

qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des

âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires,

ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas

lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au

terrorisme?

--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé

sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur

le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a

cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir

refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse?

N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la

fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent,

dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui,

entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres

de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait

plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de

Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce

Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange

que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place,

je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que

ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait

qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;

remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner

la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être

jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette

sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa

délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le

félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit:

«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment

l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les

sentimens d'une âme sensible et courageuse?

--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet

emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces

contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que

Marat et Robespierre proscrivirent depuis?

--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage;

j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il

avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur

avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance,

sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.

--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au

moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la

justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du

scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?

--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens

dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des

Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il

s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et

encore pour faire peur.

--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce

pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?

--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort

s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non

seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec

passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être

les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions,

jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les

jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut

plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,

toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui

osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême,

jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener

en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la

frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes

ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent

devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa

conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de

Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on

se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une

si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent

en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets

écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le

lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions,

nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes,

et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait

éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en

prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras

mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la

faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche

que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la

veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il

ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être,

mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne

s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans

ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas

misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été

ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et

l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils

vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,

c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il

l'avait été quand ils en étaient revêtus.

--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que

vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la

faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!

--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa

misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens

qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des

jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des

passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et

de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou

accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur

l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte

méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il

voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour

ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le

détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à

soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le

patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris

autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de

Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela

passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son

cœur.

--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?

Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne,

pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non

plus que pour l'éclairer.

--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé

mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui,

après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que

devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et

embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la

Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui,

pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,

n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis

étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement

démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et

fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre

ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang

que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de

loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des

écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce

qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était

dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura

rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera

dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le

germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas

à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus

grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à

rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou

errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal

précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne

peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que

l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous

le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le

reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans

la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent,

qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour

tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper

de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il

ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient

volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui

qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et

chargés de tant de mots.

--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la

mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y

consentez-vous?

--Volontiers.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 174 / 205 题