Paris, 1789.
Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer
que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir
aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des
trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand
club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les
désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et
de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir
pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique,
a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade,
je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de
huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de
poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la
nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si
jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie.
C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais
c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et
de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la
folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon.
J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous
amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt
reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre.
Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je
vous ai promis.
Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au
livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes
préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées
dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire?
Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée;
et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut
vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une
tasse de chocolat auprès de votre chevet.
Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
regrets auprès de M......?