A LA MÊME.

Paris, juillet 1789.

La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M.

Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec

les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous

intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche

sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en

devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on

peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers

en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos

rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la

décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à

ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant

de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre

secrétaire.

Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu

le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris.

C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de

prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par

plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,

plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les

prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute

sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait

qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri,

vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été

trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous

nous en tirerons.

Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler

les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la

chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai

me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés.

Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous

ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une

fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux

attachement sous son successeur.

_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,

et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a

plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit

aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où

elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en

grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire

des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.

Mercr.... Paris, P. R. no 18.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 151 / 205 题