A M. PANCKOUKE.

Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je

sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir

l'honneur d'y répondre sur-le-champ.

Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me

donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et

que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le

véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La

partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens

auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne

sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre

des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et

surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et

sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur

petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je

le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon

jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des

souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut

que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la

curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les

passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il

tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice

est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le

salut.

On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus

exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet

accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses

chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte,

on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi?

Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient

injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans

un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une

véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la

personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans

talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils

n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il

n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.

Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait

peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent

point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr

que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 147 / 205 题