13 décembre 1788.

Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi

des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à

cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il

me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi

sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre

les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à

des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule

sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais

donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y

en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette

intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur

réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?

d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille

privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des

ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser

la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette

question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on

vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.

Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques

familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle

peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des

souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille

anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits

que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?

Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette

épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.

Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui

enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?

Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses

aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,

clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait

point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les

esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé

l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux

notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure

perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût

sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent

ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le

tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers

seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui

est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne

chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit

collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce

dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop

d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir

le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et

de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera

point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si

elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.

[38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.

(_Note de l'auteur._)

Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du

tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La

démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite

portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de

l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent

abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des

obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont

nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse

inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop

grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il

un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,

quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux

prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne

pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je

vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si

vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,

vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais

vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la

première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a

faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement

feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les

moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous

savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence

le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot

et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de

ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont

pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les

gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur

pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est

l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux

tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire

de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la

plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je

l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que

pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je

craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop

profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits

déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de

l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus

petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on

fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre

le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou

mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un

mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a

été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous

m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un

notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous

voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été

dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux

anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir

les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour

sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est

bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui

qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res

agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer

que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur

procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi

méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à

l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,

une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses

vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce

qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que

prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,

si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre

fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de

l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité

particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de

l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour

leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le

tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?

Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en

Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres

ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement

dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un

accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre

tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires

terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on

me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes

je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais

que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la

proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune

actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le

clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les

ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils

sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne

saurait parer à tout.

Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai

voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos

opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur

cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,

sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:

c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,

qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion

très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de

subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,

comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi

y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire

abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre

cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que

l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce

qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains

états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le

troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis

l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement

national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?

Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez

plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions

d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de

révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il

à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,

au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur

trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on

s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez

que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre

sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble

d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle

puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en

s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait

des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers

les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du

fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus

tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger

à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions

qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien

pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous

parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle

est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui

m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des

vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le

sont par moi-même.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 145 / 205 题