Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi
des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à
cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il
me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à
des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule
sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais
donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette
intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette
question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on
vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques
familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des
souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits
que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?
Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette
épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.
Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui
enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses
aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,
clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait
point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les
esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé
l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux
notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure
perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût
sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent
ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le
tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui
est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce
dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop
d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir
le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et
de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera
point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si
elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.
[38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
(_Note de l'auteur._)
Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du
tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La
démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite
portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de
l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des
obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse
inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop
grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,
quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux
prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je
vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais
vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la
première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a
faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement
feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les
moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous
savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence
le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot
et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de
ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les
gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est
l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux
tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire
de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je
l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que
pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop
profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits
déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de
l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on
fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre
le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un
mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous
m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un
notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous
voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été
dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux
anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est
bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui
qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer
que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur
procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi
méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à
l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,
une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses
vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce
qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,
si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre
fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de
l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en
Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un
accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires
terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes
je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais
que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la
proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune
actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le
clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils
sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne
saurait parer à tout.
Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur
cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,
sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:
c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion
très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,
comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que
l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le
troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis
l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?
Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de
révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il
à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur
trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on
s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez
que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre
sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble
d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en
s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait
des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers
les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du
fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger
à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien
pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous
parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le
sont par moi-même.