A M. L'ABBÉ ROMAN.

Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de

quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi

qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir,

je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne

à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre

moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne

m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une,

il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,

juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir

jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que

vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me

le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que

quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une

supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre

silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que

je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme,

et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de

carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant

de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la

vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a

été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une

feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je

vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville

de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai

vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un

jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que

je compte pour quelque chose.

La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans

le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous

parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs

tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont

d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il

n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et

à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que

j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de

poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De

là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin

parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus

sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de

Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une

véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de

mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me

le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,

depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux

fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à

dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma

faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la

mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,

dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième

place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle

ne manquera pas d'asile.

Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans

humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y

croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs

pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent

l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis

déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec

moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour

moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que

la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un

beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le

terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à

personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce

terme est le 10 octobre de cette année 1784.

Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à

moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement

prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me

rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me

faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens

de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes,

etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au

ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie

illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes

sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant

la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les

esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré

lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la

loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes

ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de

l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes,

et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel

on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui

m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme.

D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose

d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les

commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me

soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme

une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la

non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,

je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre

à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie,

la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent

six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de

ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de

pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre

lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de

livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de

lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me

soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion,

que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr

de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans

qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes

papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au

monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que

j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde

impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres,

considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les

aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent

presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après

la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai

que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres

seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance

elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour

de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;

mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.

Adieu, mon ami, etc.

Paris, 4 avril 1784.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 142 / 205 题