Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que
vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais,
pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours
académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la
collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou
barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti
vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant
tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au
surplus, vivent les morts pour être quelque chose!
Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans
la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la
lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage.
Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité
des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par
un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans
l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en
public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô
sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou
tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème
de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions
de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je
m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de
guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne
vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne,
et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.
Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon
cœur.
_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de
façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux
que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de
l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement,
quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où
l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.